Interview

David Fray Un parcours fortissimo

À 33 ans seulement, ce pianiste au physique de jeune premier connaît une ascension fulgurante et beaucoup voient en lui le successeur de Glenn Gould. Entre deux concerts à travers le monde et sa participation en juin au festival de Saint-Denis, cet amoureux de Bach et de Schubert à qui il vient de consacrer un nouvel album se confie sur ses passions et ses doutes. Confessions d'un enfant du siècle. Par Caroline Rochmann. Photos : Stéphanie Slama.

Après un premier album consacré à Schubert paru il y a cinq ans, vous réitérez avec un second, édité chez Erato comportant quatre magnifiques morceaux composés par l’artiste au soir de sa vie…
Schubert est le musicien le plus proche de ma sensibilité alors que Bach, que j’admire et vénère comme un maître, est beaucoup plus intimidant. Schubert est mort à 31 ans et son œuvre est encadrée par le tragique, ce qui explique sans doute la raison pour laquelle il me touche autant. Il raconte sa vie d’homme avec ses espoirs, ses désillusions, ses chagrins d’amour, la crainte de ne pas se sentir à sa place. C’est une musique où les nerfs sont à fleur de peau. Pourtant, de ses œuvres tardives il émane une sorte de sérénité et de plénitude qui me bouleversent, une sorte d’acceptation du tragique. Sa musique est universelle car elle parle à l’intime. Chacun de nous a l’impression, en écoutant Schubert, que sa musique s’adresse à lui seul. Il se met à hauteur d’homme en nous tendant un miroir.

Auriez-vous certains points communs avec lui ?
Il est vrai que je suis d’une nature très exigeante et aussi très idéaliste, ce qui me vaut d’être souvent déçu. Après un concert, j’ai également toujours tendance à ne voir que l’aspect négatif, à me demander comment j’aurais pu être encore meilleur.

Vous avez également choisi, dans cet album, d’interpréter deux fantaisies à quatre mains avec Jacques Rouvier qui fut également votre professeur au Conservatoire…
Le piano à quatre mains, c’est l’amitié, la convivialité, le moment partagé dans l’intimité. J’ai rencontré Jacques Rouvier à l’âge de treize ans. Il était venu à un stage dans les Alpes auquel je participais. Et puis, à 16 ans, soit un an avant le Conservatoire, je décide de couper les amarres avec ma ville natale et de me rendre à Paris une fois par mois pour travailler avec lui. Progressivement, nous sommes passés d’une relation maître-élève à une profonde amitié dont cet album célèbre les vingt ans. Il est l’aboutissement d’une relation autant humaine que musicale. Lorsqu’au Conservatoire j’ai entamé mon cycle de perfectionnement (l’équivalent du troisième cycle où seulement cinq élèves sont admis contre vingt au concours d’entrée), j’ai senti qu’il me faisait confiance en souhaitant que je développe ma propre personnalité. Il m’a aidé à devenir ce que je suis.

Êtes-vous né vous-même dans un milieu musicien ?
Mes parents étaient mélomanes, mais pas musiciens. Ma mère enseignait l’allemand, mon père, la philosophie. J’ai commencé le piano à l’âge de quatre ans, une activité aimable de petit garçon, ce qui m’a valu de jouer avant même de savoir lire ! J’avoue qu’au début, le solfège me semblait très rébarbatif et il faut savoir que le plaisir de jouer ne vient pas immédiatement pour un enfant. Les rudiments sont difficiles, et cela peut être compliqué à admettre à notre époque qui est celle du plaisir immédiat. Pourtant, dans une vie, les plus grandes réalisations ne peuvent se faire qu’avec un minimum d’efforts.

Quel genre d’enfant étiez-vous ?
J’étais un petit garçon curieux, mais solitaire qui a toujours préféré la compagnie des adultes à celle des enfants. Aujourd’hui encore, la plupart de mes amis sont plus âgés que moi. J’avais déjà une grande soif d’apprendre, je m’intéressais beaucoup aux livres et à la culture germanique peut-être grâce aux vacances que nous passions toujours en Allemagne et en Autriche. En revanche, je détestais le sport !

Avez-vous suivi une scolarité normale ?
Jusqu’à la troisième, oui. Ensuite, j’ai suivi des cours par correspondance qui me semblaient très fastidieux, mais qui m’ont permis de décrocher un bac littéraire. À 10 ans, j’avais déjà en ligne de mire la volonté de passer le concours d’entrée au Conservatoire. Du jour où j’ai pris cette décision, la conscience de ce que j’étais a évolué et, dès l’âge de 11 ans, je faisais déjà six heures de piano par jour pour construire la technique. Il fallait que mon activité soit le fruit d’un besoin, d’une urgence.

Vous n’avez jamais, comme tous les enfants, envisagé de faire quelque chose d’autre ?
Je ne me suis jamais interrogé sur ce que j’allais faire dans la vie : la musique était une évidence. Mais une vocation peut aussi être un danger dans le sens où l’on est un peu comme dans un couloir dans lequel on avance sans voir ce qui existe à côté. En ce qui me concerne, si la musique était essentielle, j’avais la chance d’avoir beaucoup de centres d’intérêt. J’aurais également adoré être metteur en scène de cinéma, historien d’art, écrivain… Ce dernier métier étant encore plus fascinant, car il ne nécessite pas de public.

La composition, vous a-t-elle déjà tenté ?
Je ne suis pas un créateur. Je ne fais que servir du mieux que je peux une œuvre qui existe déjà. J’essaie de faire saisir certains aspects d’une œuvre musicale et de recréer le choc original que j’ai ressenti à son écoute. Il suffit de toucher du doigt quelque chose qui est déjà là, juste de lever le voile.

Vous avez 17 ans lorsque vous arrivez à Paris…
Tout en rentrant chaque week-end chez mes parents ! À Paris, je découvre toutefois un autre univers. Je commence à voir du monde, à me faire des amis. Au Conservatoire, les professeurs me traitent comme un apprenti artiste et j’alterne sans cesse entre l’euphorie et la déprime. Il m’arrive de me dire que je n’y arriverai jamais, de douter de la qualité de mon travail. Je ne désirais pas seulement pouvoir vivre de ce métier, mais être satisfait de ce travail. J’ai toujours été très exigeant envers moi-même.

Aujourd’hui, êtes-vous satisfait de votre parcours ?
Plus jeune, j’avais l’esprit de compétition. Aujourd’hui, je ne l’ai plus du tout. J’ai compris que la meilleure compétition est celle menée envers soi-même, qu’il faut à chaque fois être au maximum de son potentiel et ne pas se comparer aux autres. Peut-être que j’arrive aussi à mieux gérer mes angoisses. À ne pas m’attarder dans la déprime.

Quels sont les domaines où vous trouvez l’apaisement ?
La vie de famille (N.D.L.R. David est marié à l’actrice italienne Chiara Muti, la fille du chef d’orchestre Riccardo Muti, avec qui il a une petite fille), une bonne table, la lecture. Ma femme est très zen et contribue beaucoup à mon équilibre. Voyager sans cesse à travers le monde à une telle cadence est très déstabilisant et je n’aime rien tant que rentrer chez moi. En fait, je mène une vie plutôt austère, n’oubliant jamais que le sommeil est souvent plus utile que plusieurs heures de travail !

En dehors du piano, quelle est votre activité favorite ?
Le jardinage, dans notre maison du Sud où ma petite famille s’est installée récemment. Je suis sur mon tracteur, je tonds la pelouse tandis que ma femme s’occupe des massifs. Je suis extrêmement concentré sur ces activités qui me procurent un bonheur fou !

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David Fray Bio Express

David Fray Bio Express

  • Naissance à Tarbes
  • Le conservatoire de Tarbes lui décerne trois médailles d’or en piano, musique de chambre et direction d’orchestre
  • Conservatoire national de musique de Paris, dans la classe de Jacques Rouvier, où il obtient le diplôme de formation supérieure mention Très Bien
  • Admis en cycle de perfectionnement
  • 2e Grand Prix au Concours international de Montréal
  • Prix du Festival de piano de la Ruhr parrainé par P. Boulez
  • Transposition pour piano de quatre concertos pour clavier et cordes de Bach. JS Bach. Keyboard Concertos (Erato)
  • Moments musicaux -Impromptus de Schubert (Erato)
  • Sacré soliste instrumental de l’année aux 17e Victoires de la musique classique
  • Bach : Partitas n°2 & 6 BWV 826 & 830 - Toccata BWV 911 (Erato)
  • Schubert, Fantaisie (Warner Classics/Erato).
Par La Rédaction - Publié le

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