Interview

Tatiana de Rosnay Une Française so British

Écrivain français se vendant le mieux à l’étranger, Tatiana de Rosnay, issue d’un père franco-russe-mauricien – le scientifique Joël de Rosnay – et d’une mère anglaise, a grandi entre la France, les États-Unis et l’Angleterre avant de poser définitivement ses valises à Paris qu’elle adore.

Ce qui ne l’empêche pas de choisir le plus souvent l’anglais pour écrire ses romans. Le dernier en date, Sentinelle de la pluie, a pour trame Paris en crue. Un thème qui tombe à pic, au vu des précipitations importantes sur Paris ces dernières années.

Tatiana, à ce jour, onze millions d’exemplaires de votre livre Elle s’appelait Sarah, adapté au cinéma avec Kristin Scott Thomas, ont été vendus à travers le monde. C’est dire si vous êtes un écrivain extrêmement bankable.

Ne croyez pas cela ! Mes débuts ont été plus que laborieux, mes huit premiers livres s’étaient très mal vendus. J’ai alors du faire du journalisme pour allier le plaisir d’écrire à la nécessité de gagner ma vie. C’est ainsi que durant quelques années, j’ai dirigé le bureau de Paris de Vanity Fair où je faisais travailler Helmut Newton et Annie Leibovitz avant de collaborer à d’autres journaux.

Peut-on dire alors que vous devez cette notoriété mondiale au succès d’Elle s’appelait Sarah ?

Entre 2002 et 2005, pas un seul éditeur ne voulait de ce manuscrit. Trente d’entre eux l’avaient refusé en me répétant chacun leur tour : « Mais madame, personne ne veut entendre parler de cette rafle du Vel d’hiv ! » J’étais totalement découragée. J’ai voulu arrêter d’écrire. Et puis un jour, je fais la connaissance d’Héloïse d’Ormesson à l’occasion d’une interview. Elle venait de monter sa maison d’édition. Je lui parle de mon livre et elle me demande de lui envoyer le manuscrit, écrit en anglais. Elle le lit et me dit vouloir le publier. Nous signons fin 2005, le livre sort en 2007 et là, c’est le tsunami !

Il semble que vous ayez toujours eu le désir d’écrire chevillé au corps.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être écrivain. J’étais très bonne en rédaction. J’adorais inventer des histoires. À l’âge de dix ans, j’avais déjà écrit mon premier roman que j’avais offert à ma mère en cadeau d’anniversaire ! Elle l’a trouvé très prometteur et m’a toujours encouragée dans cette vocation. Parce que j’ai grandi à Boston, j’ai commencé à écrire en anglais, y compris mes carnets et mes journaux intimes. D’ailleurs, je parlais anglais avec ma mère, mon frère et ma sœur et français seulement avec mon père et aujourd’hui mon mari. Ce qui est assez amusant, c’est que je m’exprime en anglais avec mon fils et en français avec ma fille !

On vous imagine adolescente épanouie dans ce foyer cultivé et aimant…

Non, pas vraiment. Pendant des années, j’ai été anorexique-boulimique. J’étais boulotte, très timide et je me trouvais affreuse. J’étais très complexée par rapport à mes parents qui étaient très sportifs et très beaux, et tout spécialement par ma mère et ma sœur qui étaient carrément splendides. J’étais obsédée par mon poids, je faisais du sport à outrance persuadée que si je n’atteignais pas un poids précis, je ne ferais jamais rien de bien dans la vie.

Comment êtes-vous parvenue à guérir ?

À 19 ans, je suis partie en Angleterre rejoindre ma meilleure amie dans une université où existait un programme d’écriture. Dans ce pays, le moins qu’on puisse dire est qu’on ne vous juge pas sur votre physique ! Du coup, j’ai arrêté de me préoccuper de tout cela et suis devenue punk. J’avais les cheveux teints en noir, une crête sur la tête, quatre trous aux oreilles et je portais des tenues agressives avec des clous et des lames de rasoirs… Oui je sais, c’est difficile à concevoir quand on me voit aujourd’hui ! (rires) Quand je suis revenue en France, à 23 ans, j’avais cessé d’être anorexique et j’avais renoncé au look punk. À 25 ans, je me mariais avec Nicolas, le père de mes enfants, avec qui je vis toujours aujourd’hui. Cela dit, si j’ai l’air BCBG, il y a encore une punkette qui sommeille en moi. J’ai un côté assez rebelle sans doute dû au melting-pot de mes origines. On s’attend à voir une bourgeoise un peu lisse et on découvre une fille assez grande gueule qui aime surprendre et prendre des risques, y compris dans mes livres !

Justement dans votre nouveau livre, Sentinelle de la pluie, la crue de la Seine devient un personnage à part entière. L’écriture de cet ouvrage ayant commencé bien avant les inondations de Paris de juin 2016, auriez-vous un don de médium ?

Je ne crois pas, mais dès mon enfance, j’étais décidée à écrire un jour sur la crue de la Seine. Nous habitions alors un immeuble du 7e arrondissement où, au dernier étage, une dame très âgée avait vécu celle de 1910. Elle m’avait montré une photo d’elle, petite fille, dans une barque durant cette crue. J’avais presque fini mon livre quand la Seine est sortie de son lit en 2016. J’ai travaillé avec les cartes des quartiers inondables. Après des discussions avec des météorologues et des “fluviologues” (potamologues en français N.D.L.R), tous étaient d’accord sur un point : ce que nous avons vécu ne sont que des prémices et le pire, une crue comme en 1910, est devant nous. Ils en sont absolument certains.

 

À vous qui avez vécu si longtemps à l’étranger, quels sentiments vous inspirent Paris ?

J’aime ma ville. Elle m’inspire énormément. Tous mes romans se situent d’ailleurs à Paris, à l’instar de Modiano. Paris continue à m’ensorceler, mais je me demande comment Paris va vieillir. La ville a déjà tellement été sabotée avec le périphérique et le front de Seine ! D’accord, nous nous sommes habitués à Beaubourg. Mais comment notre capitale sera-t-elle dans cent ans ? Va-t-elle garder sa beauté, son originalité, son patrimoine artistique ? Pourra-t-elle faire face à un désastre écologique comme dans mon livre ou à un président fou qui pourrait construire des choses hideuses ? Paris est fragile. Je m’inquiète pour elle. J’espère qu’on la respectera et la protégera toujours.

Êtes-vous plutôt Rive droite ou Rive gauche ?

Rive gauche. Depuis toujours. Mon territoire se situe entre Saint-Germain, les Invalides Montparnasse et le 14e en général. Je marche beaucoup dans Paris. C’est comme cela que je construis mes livres. Je marche très vite entre cinq et huit kilomètres par jour avec David Bowie à fond dans mes écouteurs. Je ne prends jamais l’ascenseur et je suis une des rares à remercier Anne Hidalgo d’avoir ouvert les quais aux piétons car ils constituent l’une de mes promenades préférées. Je m’arrête tout de même pour prendre des photos. J’adore en prendre. D’ailleurs, ma fille de 26 ans est photographe. Quant à mon fils, âgé de 28 ans, il vit à Londres où il est parfaitement rodé aux nouvelles technologies.

Avez-vous un rituel pour écrire ?

Je débranche systématiquement l’ordinateur et le Wifi. Jusqu’ici, j’écrivais mes livres dans une chambre de bonne monacale située au-dessus de notre appartement. Nous venons de déménager dans un appartement plus petit et je vais être contrainte d’écrire à la maison !

Bio Express Tatiana de Rosnay

Bio Express Tatiana de Rosnay

  • Naissance à Neuilly. Sa mère, anglaise, est la fille de Lord Gladwin Jebb qui fut ambassadeur britannique à Paris de 1954 à 1960.
  • Écrit son premier roman à dix ans.
  • Publication de son premier roman : L’Appartement témoin.
  • Énorme succès de son livre Elle s’appelait Sarah dont l’action se déroule durant la rafle du vélodrome d’hiver, en juillet 1942. Le livre est aujourd’hui étudié dans les lycées allemands.
  • Adaptation de Elle s’appelait Sarah au cinéma, par Gilles Paquet-Brenner avec Kristin Scott Thomas dans le rôle principal.
  • Un classement paru dans le Figaro place Tatiana de Rosnay à la cinquième place des écrivains français les plus lus.
  • Publication de sa biographie consacrée à sa romancière préférée Daphné du Maurier, Manderley for ever.
  • Publication de son nouveau roman, Sentinelle de la pluie aux éditions Héloïse d’Ormesson.
Par Par Caroline Rochmann. Photos : Stéphanie Slama - Publié le

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