Interview

Yara Lapidus Une voix singulière

Silhouette longue et déliée, grâce infinie et timbre de voix si particulier, cette Libanaise s’est installée à 18 ans à Paris, une ville qu’elle affectionne par-dessus tout. Après avoir travaillé longtemps dans la mode, l’épouse d’Olivier Lapidus est revenue à ses premières amours : l’écriture, la musique et le chant. En témoigne Indéfiniment, son album dont elle a écrit les paroles sur des musiques de son compatriote Gabriel Yared, enregistré aux mythiques studios d'Abbey Road à Londres et son prochain concert à Paris pour le prestigieux London Jazz Festival.

Yara vous avez eu la chance que Gabriel Yared, Libanais comme vous, « oscarisé » pour Le Patient Anglais et ex-producteur de Françoise Hardy, compose les musiques et réalise votre second album. Comment vous êtes vous rencontrés ?

Il y a vingt ans, alors que nous étions tous les deux membres du jury de l’élection de Miss Liban dont il était le président. Je ne lui avais pas dit que j’écrivais, alors que j’écris des textes courts depuis l’âge de 18 ans. Plus tard, je lui ai envoyé mon premier album, dont pourtant je n’étais pas très satisfaite. Il m’a répondu : « Je retiens le timbre de voix reconnaissable entre mille et le style d’écriture. » Quand je préparais ce second album, il m’a dit : « Tout ce que tu fais, je le fais avec toi. » Il a souhaité alors construire l’album autour de ma voix avec un tango, une bossa nova. Nous avons vraiment formé un binôme auteur-compositeur.

Vous avez vécu au Liban jusqu’à vos 17 ans. On imagine que votre enfance là-bas n’a pas toujours été facile…

Mon enfance a été ponctuée par la guerre et par les incessants allers-retours que faisaient mes parents, mon père était architecte, au Liban et aussi à Boston, Paris, Le Caire, etc. Mon frère et moi, nous avons été ballottés toute notre jeunesse et nous n’avons jamais passé plus de deux ans dans la même école ! En même temps, mes parents ont su capitonner mon enfance en la rendant très tendre, très protégée. Je vivais dans une bulle même si j’ai failli mourir trois fois sous les bombes.

L’une de ces trois fois, vous étiez une petite fille…

J’attendais le car scolaire à l’arrêt de bus lorsqu’un franc-tireur a tenté de me viser. Je n’ai eu la vie sauve que pour m’être baissée à ce moment-là pour chercher quelque chose dans mon cartable. Une expérience qui m’a fait comprendre très jeune que je pouvais perdre la vie très vite. J’ai toujours au fond de moi le bruit des bombardements et des sirènes, le souvenir de ces nuits que l’on passait cachés, debout, dans l’escalier de notre maison.

 

Ce que j'apprécie le plus chez les Français ? Le sens de la discrétion.

Tout ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort…

C’est vrai. Ces années-là ont fait de moi une fille très vaillante, très courageuse, très rebelle aussi qui a eu envie d’exprimer toute cette énergie enfermée en moi lors de tous ces hivers, entre autres, confinée à lire mes bouquins à la bougie. J’ai eu une enfance solitaire dans laquelle j’ai appris à me créer un univers intérieur. J’étais très littéraire. J’adorais le français, la guitare et le piano que je pratiquais depuis l’âge de six ans et j’ai écumé tous les cours de théâtre entre 8 et 20 ans dans la perspective de devenir comédienne ! En fait, plus on a de contraintes, plus l’imagination se développe. À huit ans, j’étais déjà très mûre et mes parents me confiaient les clés de notre appartement de Paris. Pourtant, lorsqu’à Noël j’ai demandé une poupée qui parle, ma mère a pris conscience que je n’étais encore qu’une enfant.

À 18 ans, vous décidez de vous installer à Paris…

Où je vais passer deux ans chez les sœurs irlandaises de la rue de Lubeck qui étaient infernales ! Nous devions être rentrées à 22 heures et elles nous forçaient à éteindre la lumière à 22 h 30 pour économiser l’électricité. Avec le recul, je me dis que ce n’était pas si mal car la frustration nourrit l’imaginaire, n’est ce pas ? Durant ces deux années, j’étais à la fois étudiante à ESMOD et auditeur libre à l’école du Louvre.

Jusqu’à ce que vous vous retrouviez en stage chez Ted Lapidus…

Oui, en 1990. Je rencontre alors Olivier qui est à l’époque directeur artistique de la maison. C’était un beau garçon dont je ne pensais pas une seconde qu’il deviendrait l’homme de ma vie ! D’autant qu’à l’époque j’étais une fille plutôt austère, mystérieuse, toujours habillée en col roulé noir et qui souriait très peu. Dix-huit mois plus tard, je me retrouve chez Balmain, exactement de l’autre côté de l’avenue George-V où se trouvaient les locaux de Ted Lapidus. Olivier et moi, nous nous sommes alors mis à communiquer par la fenêtre ! Nous sommes restés trois ans amis. Puis trois ans fiancés pour, finalement, nous marier en 1997.

 

Dans cet immeuble du 10 avenue George-V où se trouvaient les bureaux de Ted Lapidus, vous avez toutefois laissé passer une occasion qui aurait pu changer le cours de votre vie !

Effectivement. Dans ce même immeuble se trouvaient alors les locaux d’Artmédia, la plus grande agence d’acteurs dont j’ignorais tout à l’époque. Presque chaque jour, en descendant l’escalier, je croisais un monsieur qui me demandait à chaque fois si je ne souhaitais pas devenir comédienne et m’invitait à franchir la porte de son bureau. Moi, je refusais systématiquement car ma passion pour la mode avait supplanté celle de devenir comédienne et pour tout dire, ce milieu me faisait un peu peur et j’avais tendance à me surprotéger. Ce monsieur était Dominique Besnehard, le plus célèbre des agents que toutes les actrices rêvent de rencontrer et dont le nom ne disait rien à la jeune Libanaise que j’étais. Un refus que j’ai regretté des années plus tard !

On vous retrouve ensuite assistante d’Oscar de la Renta puis créatrice de votre propre ligne de vêtements avant que votre passion de la musique ne l’emporte sur celle de la mode. Pourquoi tant d’années d’écart entre votre premier et votre second album ?

Après mon premier album, j’ai subi une opération qui a mal tourné et m’a fait perdre définitivement l’usage de mon bras gauche. Pendant cinq ans, j’ai essayé de le sauver, sans succès. Des années pendant lesquelles je me suis repliée sur moi-même, où je refusais de sortir parce que je n’acceptais pas mon état. Et puis, j’ai fini par entreprendre un travail d’introspection qui m’a appris à m’aimer telle que j’étais. Cet accident m’a donné une force supplémentaire en me faisant prendre conscience, une fois de plus, de la fragilité des choses. Je n’avais déjà peur de rien. Aujourd’hui, aucun obstacle ne m’arrête.

Aujourd’hui, vous sentez-vous autant Française que Libanaise ?

Comme je vous le disais, j’ai toujours adoré la France et ses auteurs et même si mes parents me manquent, si je vais souvent les voir au Liban, ne serait-ce que pour un week-end, je me sens autant Française que Libanaise. À aucun moment, je ne me suis sentie étrangère ou non désirée en France, peut-être en raison du lien existant entre nos deux pays. Ce que j’apprécie le plus chez les Français ? Leur sens de la discrétion contrairement aux Libanais qui lorsqu’ils ont réussi dans la vie, se font un devoir de le montrer. J’aime vraiment la France comme si j’y étais née.

Par Caroline Rochmann. Photos : Stéphanie Slama. Remerciements au Roch Hotel & Spa. - Publié le

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