Spectacles

La Philharmonie de Paris Un bémol pour une ouverture majeure

Après cinq années de travaux et de nombreux couacs, la Philharmonie de Paris vient d’entrer dans le club des hauts lieux de culture de la capitale dans le parc de la Villette. Sa majestueuse Grande salle accueille des orchestres symphoniques, ainsi que des formations classique, jazz, pop ou extra-européennes.

Enfin ça y est, la Philharmonie de Paris a ouvert ses portes… Enfin, presque. Si tous les lieux destinés à la musique étaient prêts à l’usage le 14 janvier dernier, jour de son inauguration, manquaient à l’appel les espaces de restauration et d’exposition, tandis que la promenade sur le toit du bâtiment était encore en chantier, de même que ses façades. À quelques heures du premier concert, des ouvriers et techniciens étaient toujours à l’œuvre, situation qui va perdurer dans les semaines à venir.

Ces retards ont provoqué un de ces clashs qui font mauvais genre en de telles circonstances. L’architecte Jean Nouvel a en effet tenu le rôle de l’Arlésienne lors des cérémonies d’ouverture de la nouvelle grande institution culturelle de la capitale. Une ouverture « prématurée » selon lui, « effectuée sans respect des exigences architecturales et techniques, digne d’une nouvelle culture « Sam Suffit » ». Les mots sont durs, à l’image de ce qu’il a ressenti lorsqu’il a été, dit-il, « décrit comme star-artiste-capricieuse et mis à l’écart secrètement, contractuellement, avec menace d’éviction ». Les couacs ont été nombreux durant la réalisation du projet : gonflement des coûts de construction, bisbilles entre l’État et la Ville au sujet de leur contribution financière, arrêt des travaux durant un an… Quand « on recherche un bouc émissaire, l’architecte est parfait pour ce rôle. » En conséquence, pas question pour lui d’être de la fête.

Mais pas question non plus pour Laurent Bayle de repousser le jour J, au cours duquel il a expliqué que « le programme est défini depuis un an. Je me dois d’être responsable envers les musiciens et le public qui a déjà acheté ses billets. » À la question de savoir ce qu’il pense du refus de Jean Nouvel d’être présent au lancement du navire Philharmonie, il préfère évoquer les grands moments passés avec l’architecte et rappeler son « enthousiasme pour son projet ». C’est ce qui s’appelle être diplomate !

Décidée en 2006, la construction de la Philharmonie a fait l’objet d’une compétition internationale à laquelle de nombreux cabinets d’architectes ont participé. Sur cent projets, six ont été retenus puis un seul, celui de Jean Nouvel. Deux éléments, entre autres, ont été déterminants confie Laurent Bayle : « Le fait que le bâtiment s’intègre dans le parc de La Villette, que les promeneurs ne soient pas gênés par sa présence, et qu’il offre une déambulation jusqu’à son sommet. »

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Philharmonie de Paris

221 avenue Jean-Jaurès 75019 Paris Tel : 01 44 84 44 84 www.philharmoniedeparis.fr
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Comme un oiseau pour l’envol de la musique

Si ce bâtiment forme un tout, il présente deux aspects. Vu de l’extérieur, entre parc et périph’, il apparaît comme une masse minérale aux faux airs de butte, tout en arêtes apparemment désordonnées, comme s’il avait subi un séisme. Ce qui frappe l’œil, c’est le revêtement en aluminium qui couvre la plupart des façades, le toit, ainsi que les montées tournoyantes vers la salle ou le belvédère. Son motif répété à l’infini, de forme variable et allant du gris clair au noir, est un oiseau stylisé, qui symbolise l’envol de la musique. Une partie des façades, à la hauteur de la salle, est cependant formée de plaques en inox. Ailleurs, de hautes baies vitrées donnent une allure plus classique au bâtiment. Enfin, un mur écran surplombe le toit. Vont y être inscrits des messages indiquant des éléments de programme visibles depuis Paris et la banlieue : « comme une main tendue vers les populations habitant au-delà du boulevard périphérique » selon Laurent Bayle.

À l’intérieur, l’agencement des espaces correspond à ce qu’offrent la plupart des grandes institutions culturelles modernes. Cependant, lorsqu’on pénètre dans la salle de concert – à laquelle ont été associés les acousticiens Harold Marshall et Yasuhisa Toyota, ainsi que l’architecte Brigitte Métra –, on est impressionné par ses dimensions dignes d’une cathédrale. Le public dispose de 2 400 fauteuils répartis en parterre et arrière-scène – lesquels sont escamotables pour accueillir 3 650 spectateurs – ainsi que sur plusieurs niveaux de balcons. Le défi à relever était de créer un nouveau modèle, de combiner deux effets qui s’opposent habituellement : la clarté et la réverbération du son. On y est à la fois proche des artistes qui jouent sur une scène centrale modulable – au plus, à 32 mètres contre 40 à 50 habituellement – et immergé dans la musique. Et pour isoler parfaitement cette salle des bruits extérieurs, elle est comme suspendue dans une “boîte dans la boîte”. À l’utile, ses concepteurs ont ajouté l’agréable. Les balcons semblent flotter, les réflecteurs du plafond apparaissent comme des nuages…

Philharmonie
Un lieu de vie ouvert à tous

Autour et sous la Grande salle, sont répartis des loges, six salles de répétition – dont la plus vaste peut accueillir un grand orchestre et des spectateurs – et dix studios, ainsi qu’une enfilade de pièces où sont mis à disposition de tous des instruments très variés. Le bâtiment recèle encore un espace d’exposition de 800 m² (la première sera consacrée à David Bowie), de même qu’une salle de conférence, une librairie-boutique et deux restaurants (dont l’exploitation a été confiée au Compass Group France) qui doivent ouvrir en mars. Au sixième étage, Le Balcon sera un bistrot “contemporain informel et décontracté” offrant tapas, salades et mets de saison, uniquement au dîner dans un premier temps. Sa vue panoramique sur le parc et ses tables en terrasse vont à coup sûr avoir beaucoup de succès. Au rez-de-chaussée, donnant également sur le parc, va s’établir l’Atelier d’Éric Kayser inspiré de l’esprit des boulangeries-cafés de ce dernier. Pâtisseries, petits plats, sandwiches, salades… Tout sera à consommer sur place ou à emporter. Par ailleurs, ouverts avant les concerts et pendant les entractes, un foyer et six bars, dont un bar à champagne Deutz, sont disposés autour de la Grande salle.

La volonté de faire de la Philharmonie un lieu le plus urbain possible, y compris si l’on ne souhaite pas accéder aux activités proposées, passe par la présence des restaurants, mais aussi par la promenade qui court sur une partie du bâtiment. Par un grand escalier ou des pentes douces, tout le monde pourra, lorsque les travaux seront terminés, entreprendre l’ascension de cette sorte de colline jusqu’à un belvédère s’étendant sur son toit – cela dit, tous les espaces intérieurs et extérieurs du site sont accessibles par ascenseur. De là, le regard se porte notamment sur la Cité de la Musique dessinée par Christian de Portzamparc. Ouverte en 1995, cette institution, englobée dans la nouvelle structure, porte à présent le nom de Philharmonie 2.

Les musiques classiques sont dominantes dans la nouvelle salle. La nécessité de disposer d’un lieu parfaitement adapté à l’interprétation d’œuvres symphoniques a d’ailleurs justifié sa construction, aucun autre à Paris n’étant pleinement satisfaisant. Il n’empêche que, comme à la Cité, le jazz, les musiques du monde et actuelles sont fort bien représentées dans le programme de ce nouveau temple culturel, ainsi que la danse ou d’autres spectacles transversaux tels que des ciné-concerts. « Nous voulons éviter l’entre-soi », explique Laurent Bayle qui perçoit la Philharmonie comme « un lieu de vie » à l’image du Centre Pompidou qui a su attirer à lui des visiteurs très variés en leur offrant beaucoup plus qu’une exposition permanente. Selon lui, « le danger que courent les salles dédiées à la musique classique est de ne pas répondre aux usages du public d’aujourd’hui, notamment des jeunes . Des concerts le soir en semaine, des expos, des ateliers, plus des week-ends thématiques riches en événements ou animations, voilà ce qui permettra, estime-t-il, d’attirer les familles et quiconque aime la musique, des mélomanes jusqu’aux personnes qui sont habituellement intimidées par de tels lieux ».

Le pari va-t-il être tenu ? Une des polémiques qui a éclaté dès l’annonce du projet a été de mettre en cause la viabilité d’une telle scène au nord-est de Paris, sachant que le public des concerts classiques a, a priori, pris ses habitudes à l’ouest de la capitale. C’est pour cela que la Salle Pleyel – gérée depuis 2006 par la Cité de la Musique – a été tout récemment confiée à un opérateur qui ne programmera pas ce type de répertoire. Et si l’État a confirmé sa subvention de 9,8 millions d’euros pour le budget de fonctionnement de la Philharmonie, les négociations entre sa direction et la Ville, quant à la contribution financière de cette dernière, baissée de 9 à 6 millions d’euros semble-t-il, ajoute quelques notes d’incertitude dont Laurent Bayle et son équipe se seraient bien dispensés. Si cela se confirme, en faisant des économies, en appelant au mécénat et en escomptant que ses recettes propres soient florissantes, tout devrait néanmoins bien se passer…

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Par Michel Doussot - Publié le

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