Spectacles

La Scala redonne de la voix

On la croyait engloutie à jamais dans les décombres du temps qui passe et des projets avortés en raison des contraintes d'urbanisme… Et voici que La Scala de Paris, ce lieu de spectacles aux destinées variées, renaît ce mois-ci en version ultra-moderne et technique, prête à accueillir chaque soir (et même dès midi) des artistes de tous les styles et un public éclectique qui pourra s'y attarder en y dînant.

En soi, la résurrection de ce café-concert créé en 1873 sur le populaire boulevard de Strasbourg est un petit miracle. Et un cas passionnant : celui d’un couple d’entrepreneurs du XXIe siècle, Mélanie et Frédéric Biessy, qui tente l’aventure de refaire à ses frais un théâtre neuf. À l’image de ce lieu, fondé il y a 145 ans, par une riche veuve mélomane, Marie-Reine Rameau, qui en sillonnant l’Europe, était tombée amoureuse de la Scala de Milan. Elle décida alors d’en faire une réduction parisienne, dans ce nouveau quartier des faubourgs récemment percé par le baron Haussmann. Un vaste parterre, trois balcons tout en bleu et or, des fauteuils équipés d’une tablette pour y déposer son verre et une gigantesque coupole en verre pour évacuer les volutes de fumée pour cette Scala qui s’appellera aussi La Scala, théâtre à ciel ouvert : l’endroit est somptueux. L’histoire de ce lieu caméléon allait être tumultueuse* : café-concert, il accueille des récitals puis des revues, animés par les stars du moment, oubliées ou restées célèbres : Aristide Bruant, Paulus, Mayol, Polin avant 1900, Suzanne Derval, Yvette Guilbert, puis Fréhel et Damia dans les années 1920… À La Scala, on y chante, on y boit, on y fait des rencontres, sur scène avec des chanteuses-cocottes, dans les couloirs de la salle… On y voit des revues troupières, comiques ou coquines, comme cette Paris fin de sexe…

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La Scala

13 Boulevard de Strasbourg, 75010, Paris Tel : 01 40 03 44 30 www.lascala-paris.com
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Ce côté sulfureux, on le retrouvera un peu plus tard, après une parenthèse Cinéma d’auteur, où vers 1936, La Scala, devenue cinéma Art Déco, diffuse les films de Carné, Tati ou Godard. Dans les années 70, La Scala est transformée en multiplexe porno, avec cinq salles où l’on est peu regardant sur ce qui se passe entre spectateurs… Sur la toile, des “œuvres” aux titres évocateurs La mouillette infernale ou La comtesse est une pute. Clin d’œil à l’évolution des mœurs, les lieux sont rachetés en 1999 par… une Église baptiste brésilienne qui se voit interdire d’en faire un temple, lorsque la mairie de Paris classe l’endroit en un lieu culturel.

Il faudra dix-sept ans avant que le couple Biessy (l’alliance d’une pro de la finance et d’un producteur de spectacles) prenne le relais et rénove en deux ans seulement ces lieux chargés d’histoire. Il fait appel au scénographe Richard Peduzzi (fidèle de Patrice Chéreau) qui ressuscite le Bleu Scala et invente tout un système de gradins entièrement rétractables et d’acoustique variable selon le genre de musique sélectionnée. L’autre innovation : une programmation résolument “service public” financée par le privé, sans acteurs stars ni “comédies de boulevard”, avec du nouveau cirque, de la musique contemporaine, du théâtre exigeant… C’est le circassien acrobate Yoann Bourgeois qui inaugurera les lieux, avec Scala, jonglant ainsi avec le passé et le futur.

*À lire : “L’Intégrale des ombres, La Scala de Paris” une histoire magnifiquement racontée par Olivier Schmitt et illustrée par Richard Peduzzi. Éditions Actes Sud, 43 €.

3 questions à Frédéric Biessy Directeur général La Scala Paris

Comment êtes-vous arrivés à la Scala ?

C’est une histoire d’amour et de persévérance. Je cherchais un théâtre depuis longtemps pour y produire mes artistes. James Thiérrée – le comédien, petit-fils de Chaplin – m’avait parlé de La Scala. Des années plus tard, ma femme, qui gère des fonds d’investissement, passe devant et constate qu’il est toujours à vendre. Je savais qu’il y avait un problème insoluble d’issue de secours. Et j’ai trouvé la réponse en allant sur Google Earth. La vue aérienne m’a prouvé qu’il y avait une solution… Et pour l’heure, les travaux s’achèvent bien. La Scala m’est bienfaitrice !

Comment avez-vous conçu les lieux ?

Curieusement, ce sont les artistes qui y ont contribué. En faisant visiter l’endroit à quantité de comédiens et musiciens, ils ont apporté chacun leurs idées et besoins : une salle de répétition, un plateau large comme le souhaitait Yasmina Reza, une acoustique et des gradins amovibles, etc. Nous voulions aussi un restaurant, qui sera géré par mes beaux-parents, des restaurateurs alsaciens. Et Richard Peduzzi a tout conçu, du bleu des murs aux boutons de portes, tables, chaises, fauteuils…

Votre programmation relève du théâtre subventionné, le tout sur des fonds privés. C’est audacieux !

Oui, ce théâtre privé d’intérêt public, comme je le nomme, c’est aussi la quête d’un nouveau modèle économique pour le monde du spectacle. Je n’aurais pas pu monter ce projet si je n’étais pas producteur de spectacles, lesquels sont achetés par des théâtres subventionnés. Je programme ce que je produis et ce que je vends en tournée. Et je n’oublie pas que nous avons reçu pour la rénovation une aide de l’État de 500 000 €, une autre du même montant de la Région et 80 000 € de la Ville de Paris. Ensuite, j’ai conscience d’avoir bâti quelque chose d’éphémère. Qui sait, à l’image de ce lieu si caméléon, ce qu’il sera dans 50 ans ?

Par Ariane Dollfus. Photos : Bertrand Couderc / Ville de Chaumont-Centre National du Graphisme / Cecile Vaccaro - Publié le

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