Interview

Olivier Polge Un homme bien nez

Depuis 2013, Olivier Polge est à la tête de la création des parfums Chanel, succédant à son père Jacques, grand monsieur de la parfumerie française. Alors que sort Misia, sa première fragrance, rencontre avec ce quadra élégant et raffiné qui reçoit dans son bureau perché au dernier étage de l'immeuble Chanel, une pièce inondée de lumière et illuminée par une toile de l'artiste-peintre américaine expressionniste Joan Mitchell.

Etiez-vous prédestiné à devenir parfumeur ?

Baigné depuis l’enfance dans l’univers des senteurs (il a tout juste quatre ans lorsque son père Jacques est nommé créateur des parfums Chanel, N.D.L.R.), j’ai eu ma phase « Tout, sauf ça ! » comme bon nombre d’ados. J’ai d’abord entrepris des études en histoire de l’art. Puis un été, j’accepte un stage dans l’entreprise où travaillait mon père. Je découvre alors cet univers, des pesées d’essences et d’absolus jusqu’aux décorticages de formules. Mon regard sur le métier change alors. Mon père m’encourage dans cette vocation tout en m’éloignant de lui, mais me faisant rentrer dans les bons endroits comme chez Charabot d’abord, où j’explore une à une les matières premières. J’apprends à broyer la vanille, à arroser des mousses sèches de Yougoslavie. Viennent ensuite deux années d’initiation à la composition dans une petite société genevoise au sein de laquelle j’ai disséqué mes premiers accords, les structures types, les chyprés, les fougères, un peu comme on ferait ses gammes. Je rentre ensuite chez IFF, spécialiste du secteur des odeurs et des parfums, qui m’envoie immédiatement à New York. J’y suis resté cinq ans avant de revenir en France.

Quelle image aviez-vous des mythiques parfums de la maison de couture ?

Quasi parfaite car Chanel exerce, depuis ses débuts, son métier de parfumeur de façon très particulière : le processus de création est intégré de A à Z, de la fleur au flacon en passant par la composition du parfum. Résultat : les créations, qu’elles soient anciennes ou plus contemporaines, sont soigneusement entretenues, surtout parce que Chanel met un point d’honneur à se procurer une qualité irréprochable de matières premières comme ces champs de roses et de jasmin que la maison cultive avec amour aux environs de Grasse. Nous “cajolons” nos fragrances, en somme.

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Quelle direction souhaitez-vous donner au catalogue olfactif de Chanel ?

Ne pas briser le fil conducteur qui fait la spécificité de nos parfums. Avant moi, seulement trois parfumeurs Ernest Beaux, l’inventeur du N°5, Henri Robert et mon père ont imaginé de nombreuses fragrances qui, lors de leur lancement, reflétaient leur époque. Mais il y a un point commun à toutes, une “patte” que je me dois de pérenniser comme cette abstraction florale et ce façonnage des belles matières. Ma vision est assez claire et limpide : je souhaite à la fois créer les futurs parfums et entretenir les existants. Faire vivre les légendes telles que le N°5 évidemment, et toutes les autres. Je dois porter désormais une attention particulière à tout ce qui sent dans cette maison.

Des souvenirs liés aux fragrances Chanel vous viennent-ils à l’esprit ?

Ma mère portait les “essais” de son mari. J’ai été bercé par Coco qu’elle adopta. Je fus le premier à me parfumer avec Egoïste quand mon père l’a créé. Je servais également de cobaye ! J’ai une tendresse pour le N°19 que je ne m’explique toujours pas.

Vous venez de dévoiler votre premier parfum Misia. Pouvez-vous nous en parler ?

Cette quinzième essence d’exception au sein de la collection Les Exclusifs porte le prénom d’une grande amie de Gabrielle Chanel, Misia Sert qui fut également la muse de Cocteau ou de Stravinsky. Plutôt que de recréer le parfum fantasmé de cette femme, j’ai préféré raconter une époque : celle de l’effervescence des coulisses de l’Opéra Garnier à Paris, sous le règne des

 

Ballets russes, le bois des parquets qui craque, l’odeur de violette des fards de théâtre d’antan et la douceur duveteuse du velours grenat du lourd rideau de scène. La formule est à la fois fleurie et poudrée. La rose, l’iris et le benjoin y tiennent une place prépondérante.

Vous marchez désormais sur les traces de votre père. Est-ce évident de prendre sa succession ?

Non pas du tout ! J’ai longuement hésité lorsque le poste me fut proposé. Je me suis remémoré certaines réflexions de mes amis qui déclaraient : « Imaginer à 40 ans travailler avec ses parents, ah ça non ! ».

Auparavant parfumeur indépendant, vous travaillez maintenant au sein d’une maison. Cela change-t-il votre manière de créer ?

Absolument. Pendant seize ans chez IFF, j’ai dû répondre à des appels d’offres, imaginant des fragrances pour de nombreuses marques comme Dior Homme, Balenciaga Paris, Flower Bomb de Viktor & Rolf, La Vie est Belle de Lancôme ou encore le premier jus de Repetto. Si vous remportez la mise, tout va bien. Dans le cas contraire, il faut alors faire table rase de mois, voire d’années de travail et tout reprendre à zéro pour se concentrer sur un nouveau projet. J’étais dans une spirale de challenge permanent. Désormais, je travaille dans la continuité. Je me nourris des odeurs existantes pour en imaginer de nouvelles. J’ai gagné cette notion de temps en intégrant Chanel. J’ai la grande chance d’avoir “du temps” pour construire des parfums tout en veillant à leur équilibre les uns par rapport aux autres.

Comment définissez-vous votre métier ?

À la fois intellectuel, car le processus de création se passe dans la tête. Et également instinctif, faisant appel sans cesse à une grande sensibilité. Le nez n’est qu’un outil de contrôle qui indique au cerveau si l’odeur est plaisante ou pas. Il n’est pas question pour un parfumeur de percevoir ce que personne d’autre ne sent, mais de maîtriser ce sens que notre culture a tendance à laisser un peu à l’abandon. Ce qui me séduit, c’est cette dichotomie entre le caractère immatériel du parfum, la force que peut avoir cette chose aussi impalpable et le côté terre à terre, artisanal des ingrédients. Le public pense que ce métier est inné. Et bien non ! Il faut travailler, encore et toujours. Malgré l’intimité avec mon père, j’ai dû bosser dur pour apprendre…

Si vous n’aviez pas été parfumeur, quel métier auriez-vous aimé exercer ?

Passionné de musique classique depuis l’adolescence, je répondrais musicien sans hésiter. J’adore le piano sur lequel je joue très mal, j’avoue !

Vos adresses secrètes dans la capitale ?

D’abord Hotaru, un très bon bistrot japonais niché dans le 9e arrondissement. J’aime découvrir de nouveaux crus au sein des Caves Legrand Fils et Filles, ils proposent une sélection incroyable de vins. Je flâne très souvent à la librairie Galignani et à l’Hôtel Drouot pour les salles des ventes, l’ambiance qui s’en dégage comme les trésors que je peux repérer.

Par Fabrice Leonard - Publié le

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