Déco

Place aux Jeunes designers !

Designers purs ou artisans d’art, la relève française de la création est dans les starting-blocks, prête à croquer et à redessiner le monde et les modes de vie.

L’époque se prête à réinventer notre environnement, à repenser l’architecture, le mobilier, la place du végétal à nos côtés, celle de l’objet dans nos vies. Les créateurs d’aujourd’hui doivent mettre leur génie et leur ingéniosité au service de nouveaux besoins, tenir compte de nouveaux paradigmes, tout en gardant un œil sur le passé et le travail de leurs prédécesseurs. Avant même de poser le crayon sur la planche à dessin ou de cliquer sur leur logiciel 3D, les moins de trente ans pensent écologie et recyclage, gain de place et modularité, légèreté et pérennité.
Les professionnels du secteur sont à l’affût des talents émergents, et aucun des grands événements dédiés ne passe à côté d’eux, qu’il s’agisse du salon de Milan, du Art Basel Miami, de Maison & Objet ou des Design Weeks sous toutes les latitudes. Les éditeurs de mobilier ont également compris l’intérêt de faire briller et de s’attacher la jeune garde, comme Cinna, qui organise depuis 2006, avec le magazine Maison Française, le concours Révélateur de Talents. Un concours qui souligne toute la pluralité de la création actuelle, à l’instar de Cédric Guillemin, Pauline Pinto & Benjamin Voisin prix du public l’an passé pour la table Majordome, belle et bonne à tout faire, puisqu’elle multiplie les offices. Ce guéridon ou bout de canapé dispose, en effet, d’une liseuse intégrée, ce qui en fait un objet contemporain répondant à nos besoins modernes de modularité. Mais comme un clin d’œil au passé, son luminaire en forme de cloche de cuivre rappelle l’éteignoir à bougie de nos grands-mères.

PORTRAIT_DACH ZÉPHIR_copyright_DACH&ZÉPHIR

Ce prix a également récompensé un duo de choc, Florian Dach & Dimitri Zéphir, pour sa création hybride, la patère Rite, qui multiplie les fonctions et répond à nos petites manies journalières. À la fois portemanteaux, miroir et tableau, on positionne ses éléments comme on l’entend sur le rail en bois. Au-delà de son esthétique personnalisée Rite permet dès le seuil de la maison d’effectuer nos gestes répétitifs quotidiens. Ces deux designers figuraient au programme des Talents à la Carte de Maison & Objet début septembre, aux côtés d’autres jeunes pousses prometteuses comme Gilles Neveu dont le style reflète la formation en architecture, ou Arthur Gillet, performer designer, à qui l’on doit quelques coups d’éclats. Il fit notamment grande impression en tenue d’Adam lors de l’exposition le “Nu Masculin” au musée d’Orsay. Ils partageaient aussi l’affiche avec Camille Riboulleau, sélectionné pour l’événement après avoir fait partie du programme d’Aides à la Création 2015 du VIA (Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement), pour son projet Sillon. Cette chaise aux allures d’insecte diaphane répond parfaitement aux impératifs de l’époque. Ergonomique, économique – elle utilise des matériaux à faible coût comme le polypropylène –, elle est totalement recyclable et modulaire : moulée à plat, avec clips intégrés, elle se glisse facilement sous un lit ou derrière un meuble. Avec la lampe Halo, son ambition est de donner la parole à la lumière elle-même, qui devient l’élément de décoration à part entière. Aujourd’hui, il réinvente le tapis, sans tissage ni forme prédéfinie, présenté au dernier salon de Milan. « Pourquoi un tapis devrait-il être carré ? », questionne le jeune homme, qui n’a pas l’intention de plier ses rêves à la géométrie, même s’il est bien conscient qu’entre un prototype maison et sa réalisation industrielle, les accommodements ne manqueront pas. « Arriver à une forme idéale, adaptée à la pratique quotidienne, est toujours affaire de compromis entre l’idée et sa faisabilité », confirme-t-il.

ENCORE_RIBOULLEAU_copyright_CAMILLE RIBOULLEAU

L’école de design d’Eindhoven, l’eldorado des jeunes Français

Comme nombre de ses coreligionnaires formés par les voyages – il a notamment fait ses armes chez Jerszy Seymour à Berlin –, Camille Riboulleau est passé par la Design Academy d’Eindhoven aux Pays-Bas. Il s’agit, rien de moins de la fabrique à talents du Dutch Design, cette école hollandaise qui, de Marcel Wanders à Hella Jongerius, remet toujours le travail sur le métier, ne se contente ni des normes ni des formes établies.

C’est aussi le cas d’Aurélie Hoegy qui, après l’École Supérieure d’Art et de Design de Reims, s’est spécialisée aux Pays-Bas. « Ce sont deux enseignements complémentaires. Reims m’a permis de travailler le matériau et la fonctionnalité, Eindhoven m’a amenée à la réflexion autour du design, dans une démarche plus conceptuelle que fonctionnelle. Cela m’a ouvert d’autres perspectives, m’a donné envie de pousser les limites de la création et de puiser mes sources ailleurs que dans le champ strict du design, dans le cinéma, l’architecture, la danse… » Ce sont justement les chorégraphies de William Forsythe qui ont inspiré sa série d’assises Dancers. En coton et latex trempé et séché, elles ont été récompensées par le Rado Star Prize 2015 de la Paris Design Week, après leur exposition à la Biennale de Saint-Etienne. « J’avais envie d’explorer la relation entre le corps, l’objet et l’architecture, de capter la trace du mouvement, de transformer l’ordinaire en extraordinaire », précise la jeune femme, attachée au hand craft, aux petites séries voire aux pièces uniques, qui permettent de ne se limiter ni dans les formes ni dans les moyens. Ce concept et sa réalisation ont séduit le jury du Rado Star Prize présidé par Constance Guisset. Pour autant, ce même jury a décerné un prix ex aequo à un autre jeune lauréat, à l’opposé de la démarche d’Aurélie.

AURELIE_HOEGY_PORTRAIT_©AURELIE_HOEGY

Quand le problème devient la solution
En effet, le design de Jules Levasseur est rationnel et rationnalisé, il vise juste et bien, tout comme le monde industriel qui a inspiré son Projet S, « la lettre la plus ondulée de l’alphabet », explique-t-il. Car la table et le banc réunis dans cette œuvre sont en tôle ondulée, son matériau fétiche, fourni par l’entreprise Petrus. « Je suis passionné par la sociologie du travail, et j’aime être en relation avec les hommes de métier, passer du temps en atelier avec eux. L’acier, et plus largement les produits du BTP, me permettent de revaloriser le travail et les savoir-faire ouvriers. » On trouve chez ce jeune créateur un peu de l’esprit Bauhaus qui a révolutionné la création au début du XXe siècle, en fusionnant architecture, arts, artisanat et procédés industriels dans un même courant. Le début du XXIe siècle a aussi son lot de défis et d’enjeux inédits qui offrent l’opportunité de se dépasser. « Nous vivons une époque où l’on remet les acquis en question, qui demande de trouver des solutions. C’est exaltant pour un designer », estime Jules Levasseur.

Pour Mickaël Dejean, autre talent émergent, la solution ne naît pas seulement du problème, elle est le problème. « Avec deux moins, je tâche de faire un plus », s’amuse-t-il. Mickaël Dejean a fait ses études aux Beaux-Arts de La Réunion puis à l’ECAL de Lausanne, une autre Mecque du design, avant de se roder chez Arik Levy. Repéré deux années consécutives au Carrousel du Louvre pendant la Paris Design Week – il participait aux “combats” créatifs et récréatifs opposant sur un ring les équipes française et italienne –, il a remporté le prix du jury Rado Star Prize l’an passé pour le bureau Agrafe, merveille d’esthétique et d’ingénieuse simplicité. Pour lui, la forme n’est jamais gratuite, mais conditionnée par la fonction. C’est en partant de ce postulat qu’il crée ce bureau composé de trois éléments seulement : un plateau en chêne muni de deux encoches, dans lesquelles les pieds en acier, suggérant des agrafes, s’insèrent et ressortent, maintenant le tout sans aucune vis, et faisant office de poignées pour déplacer le meuble facilement. Les encoches permettent en outre de faire passer les fils d’ordinateurs discrètement. « Agrafe répond aussi aux nécessités de modularité. Aujourd’hui, les grands volumes doivent pouvoir se mettre à plat, être le moins encombrant possible. Je cherche l’épure, et je crois à ce qui est visible, au mobilier sans vis ni vices cachés », raconte Mickaël qui a décliné son concept en banc et en miroir.

_JULES_LEVASSEUR_PORTRAIT_©AJULES_LEVASSEUR

Les métiers d’art, l’école de l’excellence
L’école de design n’est pas le passage obligé pour les jeunes créateurs, et nombre d’entre eux accèdent au Graal par le biais des métiers d’art, preuve supplémentaire de la transversalité entre le design et l’artisanat. Ceux-là imaginent mais aussi réalisent leurs pièces. Le trio qui officie sous le nom de Mydriaz en est une belle illustration. Jennifer Midoz, Cyril Kaleka et Malo du Bouëtiez ont fait leurs armes dans des ateliers de ciselure et d’orfèvrerie, de travail du laiton, de fabrication de luminaires, de soclage… La mise en commun de ces savoir-faire accouche d’œuvres en laiton à la fois techniques et poétiques, comme celles présentées ce mois-ci à la biennale Révélations au Grand Palais, organisée par les Ateliers d’Art de France. Les visiteurs y découvriront notamment leur Cténophore, une sphère en laiton articulée dotée de dix-huit ampoules, qui se déploie et se replie comme une anémone en mouvement.

Révélations primera par ailleurs de jeunes artisans d’art, comme le doreur Xavier Noël, pour ses fétiches et totems truculents, au carrefour de l’iconographie vaudou, des arts premiers et de la bande dessinée.

L’industrialisation et la production en série ne sont pas la priorité de ces jeunes gens qui célèbrent la perfection du geste. On est ici dans le domaine de la pièce unique, comme avec les œuvres de Charles Zanon. Cet ingénieur de formation, passé des chiffres à la matière, est rattrapé par la tradition familiale et devient tailleur de pierre. Il fait son apprentissage à la meilleure école qui soit : celle des Compagnons du Devoir du Tour de France. Ses tables et meubles en marbre ou en pierre livrent un monde organique et minéral, magique et majestueux. « Avenir et tradition, tel est le fil conducteur de mon travail. À l’écoute des anciens, du savoir-faire, j’innove avec le fruit des recherches d’aujourd’hui, pour faire germer le futur comme s’il avait toujours été présent », résume le créateur.

La pluralité des métiers d’art permet de passer de la densité de roche à la finesse du papier, d’un Charles à l’autre, de Zanon à Macaire. En effet, Charles Macaire est un sculpteur de luminaires origami. Le procédé qu’il utilise, le froissage structuré lui permet toutes les audaces en termes de formes et de volumes. Quant aux installations lumineuses de Catia Estève, elles dématérialisent encore un peu plus le mobilier et jouent à modeler l’ombre et la lumière comme des substances palpables… Chacun de ces jeunes artisans ou designers démontre avec l’art et la manière, que le talent, comme la valeur, n’attend décidément pas le nombre des années.

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Par Florence Halimi - Publié le

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