Fleuriste

Les fleurs sublimés par nos créateurs fleuristes

En ces temps de disette culturelle et de solitude forcée, la fleur est le meilleur des palliatifs et le fleuriste le meilleur ami de l’homme. L’essence nourrit nos sens, alimente notre joie de vivre et notre bonheur d’être terriens. Et les Parisiens sont chanceux de compter une pléiade d’artisans talentueux qui font pleuvoir les pétales sur la capitale.

L’humanité mise sous le couvercle, il lui reste peu d’occasion de prendre une grande inspiration et d’entendre l’appel de la nature. En ces temps de morosité, les fleurs offrent une dose de “moraline” qu’on aurait tort de dédaigner. Elles ont un langage paraît-il, c’est le moment de les écouter, de les admirer, de les sentir, de faire travailler nos sens engourdis. Et la capitale compte tant d’artisans-fleuristes qui portent le bouquet au rang de grand art, capables de sculpter, en quelques gestes inspirés, un concentré de nature enchantée. Les plus belles des fleurs, les plus luxuriantes des plantes prennent place chez des maîtres absolus en la matière, reconnus dans l’art de dresser des bouquets mais aussi des décors sensationnels, comme Lachaume, Stéphane Chapelle, Eric Chauvin, René Veyrat, Odorantes, Debeaulieu ou encore Moulié, installé depuis 1870 sur la place du Palais Bourbon, qui garnit les podiums (ceux de Marc Jacobs notamment) et fournit en fleurs et en orchidées les institutions de la République. Ces grands professionnels n’ont pas attendu l’appel de la rue pour se mettre au vert, travailler la fleur de jardin et de saison, pour privilégier circuits courts et localisme. « Mais plus que jamais, nos clients s’intéressent au parcours de la fleur », observe Caroline Cnocquaert à la tête de la maison Lachaume avec sa sœur Stéphanie Primet.

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Dans l’histoire d’amour entre la capitale et ses fleuristes, c’est bien Lachaume qui tient le haut du pavé parisien. Fondée en 1845, l’enseigne fut l’adresse favorite de Proust, qui venait y choisir le matin un cattleya pour sa boutonnière, ainsi que celle de Karl Lagerfeld, qui disait pouvoir reconnaître un bouquet Lachaume parmi une centaine d’autres. Les familles princières en raffolent : elles n’hésitent pas à se faire livrer d’extravagantes compositions hors de nos frontières. « Nous avons des demandes folles parfois. Il nous est arrivé de livrer un bouquet avec un tableau de maître ou un bijou fabuleux. Nos clients sont de grands romantiques, attachés à l’effet de surprise », s’amuse Caroline, l’horticultrice de formation. Complémentaires, Caroline apporte son savoir-faire, entourée d’une fine équipe exercée aux méthodes maison, tandis que Stéphanie prend en charge le digital et développe les collections siglées, la home fragrance Bouquet, les gerbes de blés colorées, les roses éternelles, stabilisées sous globe ou dans de petites boîtes à chapeau. « Nous réfléchissons à de nouvelles façons de présenter la fleur, dans l’idée de nous renouveler et d’éviter de nous reposer sur nos acquis ». Stéphane Chapelle n’a peut-être qu’une vingtaine d’année de présence parisienne mais le nom de cet horticulteur de formation a, depuis longtemps, fait le tour de la capitale et du monde d’en haut, qu’il s’agisse de fleurir une rencontre présidentielle au sommet, un palace, de grands salons – le PAD à Paris et à Londres –, un lancement de parfum, de grands dîners, les fashion weeks et leurs invités… Nul n’oubliera Naomi Campbell vêtue de ses feuillages et de ses orchidées, bouquet final d’un défilé de Jean Paul Gaultier ! Privé d’événements pour cause de pandémie mondiale, le maître de la rue de Richelieu – il vient aussi d’ouvrir une boutique Rive gauche – n’en continue pas moins de fleurir nos intérieurs de ses abondants bouquets, champêtres et charnus, aussi sauvages qu’élaborés. « C’est un métier de générosité, il se traduit pour moi par de grandes brassées qui laissent respirer et vivre les fleurs en liberté », approuve t-il. En ce moment, ses boutiques regorgent de merveilles colorées qui subliment l’hiver, de roses du bassin méditerranéen, d’anémones écarlates, de renoncules, de tulipes et de violettes, toutes choisies chez la fine fleur des producteurs. « Hélas, le marché se standardise au détriment de la production locale. Des centaines d’horticulteurs présents en Ile-de-France il y a cinquante ans, il en reste aujourd’hui une trentaine. Heureusement, les consciences semblent s’éveiller : la rue veut du local, du saisonnier, et c’est la rue qui donne le ton. » Stéphane possède par ailleurs une exploitation dans le Perche, une dizaine d’hectares vallonnés où la terre fait sa loi et détermine les semences. « C’est une ancienne pisciculture, et j’ai justement choisi le site pour ses nombreuses sources car l’eau va devenir un enjeu essentiel pour nous dans les années à venir. »

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Comme lui, Éric Chauvin possède un domaine dans le Perche, une douzaine d’hectares de nature pure sur lesquels s’épanouissent les fleurs d’exception qui viendront enrichir ses compositions parisiennes au fil des mois. Le fleuriste star embellit nos intérieurs de bouquets de saison opulents, avec l’art consommé d’assembler les fleurs en déployant une large palette graphique. On le découvre en 2012, après son coup de maître pour Dior : il habille alors d’un million de fleurs les murs de l’hôtel particulier où se tient le défilé. Cette mise en scène époustouflante lui ouvre une longue collaboration avec Dior, mais aussi une multitude d’autres décors enchanteurs réalisés pour le Bal de la Rose à Monaco, les grands galas de l’Opéra Garnier, les vernissages prestigieux et les mariages les plus extravagants, dans les plus beaux palais, sous toutes les latitudes. Il a fêté les vingt ans de sa maison en 2020, en plein confinement, rebaptisant sa marque Chauvin Paris, remaniant son site internet et réaffirmant ses engagements éco-responsables. Il travaille ainsi à la mise en place de circuits de redistribution des fleurs utilisées pour ses scénographies, auprès des maisons de retraite et des hôpitaux notamment

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De la poétique des fleurs

Dans la foulée de ces créateurs stars à la fibre poétique, d’autres ont émergé ces dernières années comme Pierre Banchereau, fondateur de Debeaulieu, fleuriste et scénographe plébiscité par la mode, la joaillerie et la scène artistique pour ses décors pleins de charme, pour l’étrange beauté de ses bouquets, à la fois ultra-contemporains et surannés. Comme Majid Mohammad également, fondateur de Muse, à Montmartre, qui vient d’acquérir une autre boutique dans le Marais, celle-là même où il fut employé avant de voler de ses propres ailes. Majid travaille la fleur dans tous ses états, mêlant l’émouvante fragilité de la fleur fanée à la jeunesse en bouton et à l’insolente beauté de la plénitude. Il est d’ailleurs l’un des premiers à avoir ramené dans nos foyers la pop fantaisie des bouquets de fleurs séchées. « J’aime travailler les fleurs oubliées, un peu démodées, comme le glaïeul, l’œillet , la tubéreuse », explique Majid, dont les brassées déstructurées s’inspirent des natures mortes flamandes. « Je laisse faner, casser, je donne du mouvement dans les compositions, j’aime que la fleur trouve sa place en liberté, je ne la contrains pas, je me contente de la guider. » Chineur invétéré, il propose toute une collections de vases qu’il coordonne à ses créations, pour faire naître un tout de cette association. « Parfois le vase va inspirer le bouquet, son architecture, ses couleurs. D’autres fois, à l’inverse, je partirai d’une fleur pour déterminer le contenant. » Tous déclinent d’ailleurs une offre de vases chinés ou spécialement conçus pour sublimer leurs créations. Louis-Géraud Castor travaille ainsi avec l’atelier Jean Roger pour proposer des céramiques en série limitée, ainsi qu’une sélection de contenants anciens du sculpteur finlandais Tapio Wirkkala, figure majeure du design nordique du siècle dernier. Des modèles rêvés pour épouser les compositions maison articulées autour d’une fleur de saison travaillée en mode majeur, autour de laquelle s’entrelacent branchages, rameaux et feuillages singuliers. Louis-Géraud Castor a été marchand d’art avant d’embrasser le monde végétal, animé par la double volonté de composer des œuvres éphémères, sophistiquées, mais qui exaltent une nature brute et puissante. Du côté d’Aoyama Flower Market, c’est toute la poétique de l’art floral nippon qui s’exprime. Le Japon et la fleur sont aussi essentiels l’un à l’autre que l’oxygène et l’hydrogène le sont à l’eau. Et la chaîne de fleuristes la plus étendue au Japon, qui n’a ouvert que deux points de vente en Europe (à Londres et à Paris, rue du Bac) condense le charme infini du pays des magnolias et des cerisiers. Lorsque la socialisation ne sera plus un délit, on pourra même y retrouver sa Tea House et la joie de siroter une infusion fleurie en bonne compagnie.

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Des fleuristes écolo 2.0

Déployer un éventail d’offres et de services, destinés à nous faire vivre une expérience plurielle autour de l’art floral est une tendance forte chez la nouvelle génération de fleuristes qui a pris racine sur le pavé parisien. Ils sont nombreux à doubler leur activité commerciale d’ateliers de bouquets secs, de globes de mariées revisités, de cadeaux de naissance, de fête des mères, de Saint-Valentin… Le flower shop Pampa est de ceux-là. D’abord digitale, la marque a ouvert sa boutique en septembre dernier dans le 10e arrondissement, forte du succès de ses fleurs fraîches, séchées ou en tissu, européennes (produites dans un rayon de 500 km) et ensuite livrées à vélo. Son concept ? Un bouquet unique par semaine, avec les espèces du moment. C’est aussi celui de Racine Paris, agence florale et végétale qui a opté pour le bouquet hebdomadaire de fleurs sauvages en édition limitée, disponible en trois tailles, livré à vélo à Paris et en petite couronne. « Dans chaque bouquet, nous mettons une dizaines d’essences différentes, des fleurs de saison, locales lorsque c’est possible », explique Alix, l’une des fondatrices. « Nous essayons aussi de surprendre en proposant des espèces que nos confrères utilisent moins, le genêt, les boutons de rudbeckia roux, avec peu de feuillage, et en mixant des fleurs sèches. Nous aimons les essences qui sèchent joliment et permettent de faire évoluer le bouquet au fil du temps. » Sans surprise, Racine, comme Pampa, draine une clientèle plutôt jeune, très présente sur les réseaux sociaux, soucieuse de l’environnement, de la saisonnalité, du localisme. « Nous ne vendons pas de roses en ce moment par exemple, elles viennent de beaucoup trop loin en cette saison. Nous nous attachons à suivre fidèlement le cours de la nature dans laquelle nous évoluons. Nos producteurs, soucieux de l’environnement, comme Deletoille, sèchent tout ce qu’ils ne vendent pas. Cela répond tout à fait aux exigences de nos clients qui veulent consommer sans gaspiller. »  Créer son propre jardin miniature sous verre, un univers lilliputien, verdoyant et poétique, qui croît à l’ombre d’un petit arbre sur un lit de mousse… Vous en rêviez, Green Factory l’a fait, en proposant des ateliers individuels et collectifs pour créer son propre terrarium. Précurseur incontesté du genre, Green Factory exporte désormais bien au-delà de nos frontières ses multiples modèles d’écosystèmes de salon, dont les contenants variés au design maison sont fabriqués par des verriers européens. Le succès est tel que son fondateur Noam Levy, déjà installé dans le 10e arrondissement, a inauguré une seconde boutique-atelier dans le 17e. Ces délicats tableaux végétaux, nés de la conjugaison de la photosynthèse, de l’eau – un minimum – et d’un environnement clos mais translucide, ont fait des émules : dans son sillage est née l’enseigne Boby La Plante, qui a choisi un type de substrat biologique riche en oligo-éléments, la sphaigne, pour élaborer terrariums et compositions florales de toute beauté. Plante écologique jusqu’aux bout des épines, le cactus, dont les besoins en eau sont quasi nuls séduit de plus en plus d’amateurs. Fille de fleuristes, Sarah Roche a opéré un retour à la nature après une première carrière  dans le commercial, en reprenant la boutique Les Succulents Cactus (rue de Turenne) il y a deux ans. « La fleur est revenue naturellement dans mon histoire, mais plus pointue, au sens propre. Et le sourcing des produits est bien plus agréable : pas de Rungis à l’aube pour moi, mais les petites exploitations dans le sud de la France et en Italie ! » Dans son antre aux airs d’hacienda, des centaines d’espèces, de toutes tailles, déploient leurs formes fantasmagoriques, leurs éventails infinis de verts, du plus fashy au plus kaki. « On ne sait jamais qui va entrer dans la boutique. Ce peut-être une petite fille en quête d’un cadeau pour sa maîtresse d’école ou un grand patron du CAC 40, collectionneur éclairé. » Mais tous, petits et grands, sont d’authentiques piqués de cactus !

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Par Florence Halimi - Publié le

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