Interview

Mathieu Lehanneur : L’enchanteur

Inspiré par la nature, ses formes, ses mécanismes, ses qualités intrinsèques, Mathieu Lehanneur rend possible l’impossible comme un alchimiste, en conjuguant les disciplines, le design, les sciences, les technologies et l’artisanat d’art. Avec l’aide de logiciels complexes, il transmue les matières, semble liquéfier le minéral en le reproduisant avec l’exactitude de la nature elle-même. Il met aussi l’expérimentation et la création au service de l’écologie (mobilier urbain Clover), et de la santé à travers les Objets Thérapeutiques (exposés au MoMA), ou le purificateur d’air végétal Andrea, développé avec Harvard sur la base de recherches de la Nasa… Il vient d’installer sa Factory à Ivry-sur-Seine et s’apprête à ouvrir Pied-à-Terre au 60e étage d’un gratte-ciel new-yorkais, où ses pièces seront mises en scène comme dans un véritable appartement. Mais pour les Parisiens, le Designer de l’Année 2024 à Maison et Objet est surtout le créateur de la torche et de la vasque des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris.

 

 

Pour marquer votre titre de Designer de l’Année au salon Maison et Objet, vous avez présenté Outonomy. Que vouliez-vous dire avec ce projet ?

Mathieu Lehanneur : « L’idée est de s’interroger sur de nouvelles façons de vivre, si possible à distance des villes, de se mettre au vert dans un habitat minimal qui incorpore le maximum nécessaire, de quoi produire son énergie, se nourrir, faire un peu de sport, assurer un minimum de confort… »

Que représente la création d’un objet tel que la torche olympique pour un designer ?

Mathieu Lehanneur : « C’est unique dans une vie, l’objet rêvé, qui a un potentiel de magie et d’attraction, une force symbolique et émotionnelle incontestable. L’impression de toucher un morceau d’his- toire, une chose préexistante, qui existera toujours, qui a une charge quasiment liturgique dans ce grand rituel planétaire. »

Symétrique pour la première fois de son histoire, elle exprime trois idées phares, l’égalité, l’eau, et l’apaise- ment. Comment cela se traduit-il ?

Mathieu Lehanneur : « La forme traditionnelle m’évoque plus une massue ou un sceptre de monarque qu’un objet de générosité, de trans- mission, de fraternité. L’idée était donc de prendre un peu de liberté tout en jouant de la notion d’égalité, essentielle pour Paris 2024 qui met l’accent sur une parité parfaite entre les Jeux Olympiques et Paralympiques, les athlètes hommes et femmes. L’eau c’est la Seine, le décor de ces jeux. Elle est représentée par les ondulations sur l’acier poli de la partie basse, et c’est une façon d’insuffler un peu de Paris sans convoquer les clichés, comme les monuments. La notion d’apaisement est aussi importante, car le moment du relais n’est pas encore celui de la compétition et de la performance, mais de la concorde. La torche ne doit pas être un objet de conquête, mais de paix, qu’on se transmet depuis Olympie jusqu’à Paris. »

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Le filtreur d’air Andrea, conçu avec le professeur d’université David Edwards,
a été élu invention de l’année par le magazine américain Popular Science en 2008. © VÉRONIQUE HUYGHE

La notion d’apaisement est aussi importante, car le moment du relais n’est pas encore celui de la compétition et de la performance, mais de la concorde.

Vous avez regroupé vos activités sous la marque Mathieu Lehanneur, et dans un lieu unique, la Factory. Cela répond-il au besoin d’avoir la main sur chaque étape d’un projet ?

Mathieu Lehanneur : « Un projet, quel qu’il soit, est une succession de décisions, d’arbitrages, en termes de design, de technique, de faisabilité, de coûts… L’idée est de maîtriser chaque étape, de l’esquisse initiale jusqu’à la mise en caisse de la pièce à expédier chez le client, c’est s’assurer que chaque élément qui la constitue est le fruit de notre choix, sans compromis. »

Votre mobilier provoque souvent la surprise comme les collections Inverted Gravity et Happy To Be Here ? Êtes-vous fatigué de voir les choses toujours configurées de la même manière ?

Mathieu Lehanneur : « Je trouvais très poétique de montrer que ces choses qui nous semblent si fragiles, délicates, comme le verre, cachent en fait une puissance et une résistance insoupçonnées. La connaissance de ce matériau et de ses capacités me laissait penser que la chose était techniquement pos- sible. Et de fait, une bulle de 20 ou 30 cm de diamètre peut supporter des centaines de kilos si elle est bien soufflée, avec le bon verre et à la bonne épaisseur. »

Pour vous, le design ne doit pas être gratuit, ni seulement beau…

Mathieu Lehanneur : « Comme pour les êtres humains, c’est bien d’être beau, c’est décoratif, mais ça ne suffit pas pour faire une vie. Ça peut être une condition nécessaire, mais jamais suffisante. Ce qui est important, c’est de quelle façon un objet ou un espace va vous toucher profondément, quelle image mentale il va laisser en mémoire – en général décorrélée de son aspect esthétique –, et comment elle devient l’ex- périence qu’on en a eue. Moi, je donne la forme pour construire ce souvenir. »

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À Melle, dans les Deux-Sèvres, Mathieu Lehanneur a réalisé l’aménagement du chœur de l’église Saint-Hilaire. Tony Estanguet, président de Paris 2024, tient la torche olympique conçue par le designer. À Ivry-sur-Seine, Mathieu Lehanneur a installé sa Factory, un lieu qui regroupe l’ensemble de ses activités : bureaux, ateliers et espaces d’exposition.

www.mathieulehanneur.fr

Par Florence Halimi - Publié le

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