Interview

Roberto Alagna Un ténor au parcours atypique

Bio Express

Bio Express

  • Naissance à Clichy-sous-Bois.
  • Remporte le concours de Pavarotti de Philadelphie. Débuts de ténor lyrique sur la scène anglaise du Glyndebourne Opera.
  • Débuts à la Scala de Milan
  • Incarne Rodolfo dans la Bohème à Covent Garden.
  • Se fait connaître en France en interprétant Alfredo dans La Traviata pour ses débuts aux Chorégies d'Orange.
  • Débuts au Metropolitan Opera de New-York.
  • Nommé artiste lyrique de l'année aux Victoires de la musique classique.
  • Rôle-titre d'Ortello à la Cité de la Musique de Paris et à Orange.
  • Incarne des Grieux dans Manon Lescaut de Puccini au Met.
  • Nouvel album consacré aux grandes chansons du patrimoine français.
  • Lohengrin de Wagner à l'Opéra de Berlin.
  • Carmen de Bizet au Met
Roberto Alagna est un ténor que se disputent les scènes du monde entier. Ce succès mondial n’a pas atteint l’humilité et la façon d’être de ce fils de maçon au parcours atypique. Le 19 septembre, il s’apprêtait avec enthousiasme à incarner Don José dans Carmen, au Stade de France. Cet événement, annulé en raison de la situation sanitaire, est reprogrammé le 18 juin 2022. « L’envie sera plus grande encore » affirme le ténor.

Roberto, comment avez-vous vécu ces derniers mois ?

Confiné dans ma maison de la région parisienne avec mon épouse (la soprano polonaise Aleksandra Kurzak) et Malèna, notre fille de 6 ans. C’était nouveau pour moi, je faisais à la fois l’instituteur, le jardinier et le cuisinier, sans oublier un peu de bricolage. C’est ne pas voir mes parents qui m’a le plus manqué . J’avais peur de les contaminer.

La musique a toujours fait partie de votre vie…

Et de celle de ma famille où tout le monde chantait, en particulier mon père qui avait une voix extraordinaire. Nous n’avions pas la télévision et le soir on se réunissait pour chanter. Mes grands-parents, mes oncles, mes cousins. Bizarrement, c’est moi qui chantais le moins bien ! Ma grand-mère me disait : « Tu sais Roberto, essaie de faire autre chose ! » Chanter devant les autres me paralysait. Et puis, à 8 ans, j’ai commencé à prendre conscience du côté sacré de la musique et de la voix et j’ai pris l’habitude de me cacher pour chanter. À dix ans, j’ai eu ma première guitare qui m’a servi d’armure. Je l’utilisais comme bouclier. Je ne pouvais pas chanter sans elle. Petit à petit, le chant m’a fait découvrir mon pouvoir de séduction. Je voyais que j’étais capable d’émouvoir les gens, de les faire pleurer. Alors je me suis mis à chanter tout le temps.

Vous n’avez vraiment pas suivi un parcours classique…

Je me suis fait tout seul. J’apprenais le répertoire que mon père chantait : les chansons napolitaines et siciliennes. Mon père est issu d’une famille très pauvre de Sicile, il a exercé toute sa vie le métier de maçon. Je suis le premier de la fratrie à être né en France, à Clichy-sous-Bois exactement. Comme il était très doué, mon père, a été affecté à la rénovation des monuments de Paris. C’est lui qui, par exemple, a contribué à retrouver la couleur ocre d’origine de la place des Vosges ! Parce qu’il avait aussi participé aux travaux d’embellissement de l’Élysée, le Président Macron lui a offert une visite privée du Palais qui l’a rendu fou de joie lui qui devait se cacher à chaque fois que quelqu’un passait lorsqu’il était en exercice !

À 15 ans, alors que vous êtes encore au lycée, vous chantez le week-end dans une pizzeria.

Où le patron sicilien s’extasie sur ma voix et après la fermeture, m’emmène dans des cabarets pour que j’improvise avec les musiciens. À chaque fois je fais un tabac. Jusqu’au jour où un patron de cabaret me propose de venir chanter tous les soirs. À 17 ans, me voici au lycée la journée et le soir au cabaret. À 18 ans, un mois avant le bac, je décide d’arrêter les cours.

Comment êtes-vous passé du cabaret à l’opéra ?

Grâce à un professeur, Raphaël Ruiz devenu par la suite mon père spirituel. Un musicien cubain fou d’opéra qui me révèle que je suis ténor et propose de m’initier gratuitement à ce métier. Toutefois il me dit : « Si tu veux faire de l’opéra, il faut que tu arrêtes le cabaret et la cigarette. » Sur le coup, j’étais un peu perdu à l’idée de me trouver sans ressources, le cabaret me rapportant plus d’argent que ce que mon père gagnait en un mois. Mais j’ai accepté.

C’est aussi Raphaël Ruiz qui vous encourage à passer le concours de la Vocation.

Que je gagne mais pour lequel on refuse de m’accorder une bourse sous prétexte que je ne suis pas issu du Conservatoire. Et c’est là qu’un miracle se produit. Gabriel Dussurget, le président du jury qui est également le créateur du Festival d’Aix-en-Provence, me dit : « Je vais t’aider. » Il me fait prendre des cours de solfège et me présente à celui qui sera mon premier agent, Jean-Marie Poilvé.

En 1988, reçu aux éliminatoires du Concours Pavarotti, vous accédez à la finale à Philadelphie.

Où je crois ne pas pouvoir me rendre car le port du smoking est obligatoire ! Il fallait compter 10 000 francs pour s’offrir la tenue ce qui était très au-dessus de mes moyens et de ceux de mon père. J’ai alors entendu parler d’un concours de chant à Béziers doté d’un premier prix de 10 000 francs. J’ai gagné ce concours qui m’a permis d’acheter ce smoking ! Je suis donc allé à Philadelphie où j’ai remporté le prix. Ma devise ? Ne pas se laisser abattre, ne jamais baisser les bras. Pourtant je n’avais aucune confiance en moi. Je trouvais tous les autres participants meilleurs chanteurs et plus beaux que moi.

Il y a plus de 20 ans, j’ai demandé à Pavarotti chez lui à Modène, quel était pour lui le meilleur chanteur de la génération suivante. Il m’a répondu sans hésiter : Roberto Alagna.

Nous entretenions l’un pour l’autre une grande admiration et je suis resté très proche de lui jusqu’à sa mort. Il possédait une intelligence hors du commun et la sagesse des grands hommes.

Pourtant, à vous débuts, certains critiques ne vous ont pas épargné, vous ne veniez pas du sérail

J’étais hors normes, je venais de nulle part. Mais ces mauvaises critiques ne me terrassaient pas, au contraire. Ces propos négatifs, je les transformais en énergie positive.

Vous qui avez chanté sur les plus grandes scènes du monde allez affronter en juin 2022 (l’événement initialement prévu ce mois-ci ayant été repoussé) celle d’une grandeur pharaonique du Stade de France. Pourquoi ce choix ?

Premièrement parce que pour moi l’Opéra doit être populaire et non élitiste. D’ailleurs, je trouve qu’entre toutes les technologies modernes et You Tube, il n’a jamais été aussi populaire qu’aujourd’hui ! Et puis, parce que l’excitation de chanter devant un stade plein, grandiose, presque surnaturel me remplit d’une joie indicible. Enfin, comme je vous le disais, j’ai grandi à Clichy-sous-Bois et ce stade je l’ai vu se construire. Nous qui n’avions ni théâtre, ni même une salle des fêtes en étions tellement fiers ! C’est comme si je jouais chez moi.

Comment parvenez-vous à entretenir une vie de famille en courant perpétuellement autour de la planète ?

En privilégiant les théâtres qui nous engagent ensemble ma femme et moi. En permettant à notre petite fille de suivre sa scolarité du primaire par correspondance pour l’avoir avec nous et ne pas la laisser à mes parents comme j’ai dû le faire avec Ornella ma fille ainée, dont la maman, ma première épouse, était décédée alors qu’elle n’était encore qu’un bébé. J’adorerais revenir à l’époque où les chanteurs lyriques chantaient dans leur propre théâtre avant de partir en tournée et ne passaient pas leur vie continuellement entre deux avions comme maintenant, où le corps et la voix s’épuisent à force d’être continuellement sollicités.

Dans quel pays vous et votre famille êtes-vous dormais fixés ?

Ma femme et moi sommes désormais fixés en Pologne, où habitent mes beaux-parents. Mais nous possédons

toujours notre maison de région parisienne qui est devenue une sorte de maison de famille où nous adorons nous réunir lorsque je chante à Paris. Ma sœur Marinella est ma manageuse. Ma fille Ornella est aujourd’hui maman de deux enfants et mon petit fils a l’âge de Malèna. Les deux s’entendent à merveille. Je suis quelqu’un de très casanier qui n’éprouve pas le besoin de sortir.

Lorsque j’ai commencé à devenir célèbre on m’a dit : Roberto, il faut parler comme ceci, t’habiller comme cela, ça me fatiguait et j’ai arrêté très vite. Aujourd’hui, on me prend comme je suis et je reste moi-même en toutes circonstances. C’est une grande économie d’énergie.

Allez-vous souvent dans Paris ?

Quand j’étais enfant nous y allions de temps en temps en famille, dans la camionnette de mon père et nous mangions une glace juste à côté du Moulin rouge. Un peu plus tard pour les sorties entre copains, Paris, c’était le Graal : une véritable expédition qui nécessitait de prendre le bus, puis le train puis le métro ! Là-bas, nous rêvions devant la beauté de la ville en mangeant un sandwich. Après, en chantant au cabaret, j’ai découvert le Paris de la nuit, fascinant. J’adorais traverser la ville en voiture, seul, en pleine nuit. Contempler la beauté des monuments assoupis.

Aujourd’hui, lorsque je vois la capitale tellement salie et dégradée, j’ai le cœur qui se fend.

Roberto, qu’est-ce qui vous rend le plus fier ?

D’avoir obtenu tellement plus que ce que j’avais imaginé, moi dont la seule ambition était d’entrer dans un chœur ! Et puis, d’avoir réussi sans jamais faire de courbettes ou de compromis. De pouvoir me regarder dans une glace sans rougir. Cela fait 37 ans que j’exerce ce métier et ma flamme est toujours aussi forte.

Les bonnes adresses de Roberto

Les bonnes adresses de Roberto

  • Un lieu où l'on retrouve l'émerveillement de l'enfance, que j'affectionne particulièrement. J'ai même eu le plaisir de m'y produire. 53, avenue des Terroirs de France,12e. www.arts-forains.com
  • J'adore ce cinéma et sa grande salle mythique où on a projeté les fils muets de Chaplin et qui sert aussi de salle de spectacles. Je garde le souvenir ému d'un duo avec Michel Delpech. 1, boulevard Poissonnière, 2e . www.legrandrex.com
  • C'est ma promenade favorite lorsque je répète à l'opéra Bastille. Le maçon restaurateur de monuments qui a su recréer la couleur ocre originale des arcades de la place n'est autre que mon cher père ! Place des Vosges, 4e
  • Pour marcher dans les pas d'artistes fameux: Toulouse-Lautrec, Picasso, Modigliani. Ce village a le charme rétro d'une époque bohème artistique qui a été celle de mon adolescence et de mes débuts. 82, boulevard de Clichy, rue du Cardinal Dubois, 18e.
  • C'est le théâtre à Paris qui symbolise le mieux mon art et la passion de ma vie. Je recommande la visite guidée de ce palais. Curieusement, je n'ai commencé à y chanter que relativement tard dans ma carrière. Place de l’Opéra, 9e. www.operadeparis.fr
  • J'adore prendre un café dans les magnifiques jardins qui entourent l'hôtel Biron, entouré d'oeuvres de cet artiste de génie. Le dessin et la sculpture sont des formes d'ut pour lesquels j'ai beaucoup d'admiration. 77, rue de Varenne, 7e. www.musee-rodin.fr
  • Le seul endroit dans Paris où vous pouvez être sur de me trouver en permanence ! Du moins mon double de cire... 10, boulevard Montmartre, 9e. www.grevin-paris.com
Par Caroline Rochmann - Publié le

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