Interview

Laetitia Casta, « Je suis un cheval fou qui a besoin de cadre »

Découverte dans un village de Corse, Laetitia Casta a été l’égérie des grands couturiers, révélée par Jean Paul Gaultier, vénérée par Yves Saint Laurent. Après les défilés de mode, devenue Marianne en 2000, elle s’est lancée avec succès dans le cinéma. La voici également au théâtre, incarnant, seule en scène, l’immense pianiste Clara Haskil.

Qui est Clara Haskil ?

Clara est une jeune Roumaine de Bucarest née en 1895, dont on découvre qu’à l’âge de 4 ans, elle est capable de reproduire au piano une mélodie sans avoir jamais joué auparavant. Enfant prodige, elle quitte son pays à l’âge de 7 ans pour Vienne, puis à
10 ans pour Paris. Elle va devenir l’une des plus grandes virtuoses du XXe siècle, mais en vivant dans une inquiétude et un manque de confiance en elle permanents.

Comment l’envie de l’incarner vous est-elle venue ?

Safy Nebbou m’avait mise en scène dans les Scènes de la vie conjugale au théâtre en 2017. J’avais envie de retravailler avec lui, et d’être seule en scène. Ce texte de Serge Kribus nous est alors arrivé, et cette rencontre entre une femme, une écriture et une scène, m’a donné le courage de m’y engager. Vous savez, paradoxalement, j’ai mis mon ego de côté pour faire cela. Parce cela parle de doute, de déracinement, et non de victoires…

Au début du spectacle, vous avez même 66 ans…

Oui, et c’est toute la magie du théâtre ! Car je la joue aussi lorsqu’elle a 4 ans… Ce n’est pas effrayant, c’est même très amusant d’essayer de la voir à travers des âges si différents.

Ce texte est un monologue très riche, dense, où vous jouez plusieurs personnages, avec des dialogues et des narrations. Comment l’avez-vous dompté ?

Il y a eu plus d’un an d’apprentissage du texte et de répétitions… je crois que je n’ai jamais autant travaillé sur un projet, vraiment. Il fallait que je sois solide, vous comprenez. Que l’on fasse bien passer auprès du public ces différentes étapes, ces personnages qui arrivent peu à peu dans sa vie.

Vous jouez une heure trente non-stop. Comment se
prépare-t-on à une telle “épreuve” quotidienne ?

J’arrive au théâtre vers 14 h 30-15 h. On prend ses marques, on répète les lumières, les musiques, le son… Et puis on entre peu à peu dans sa bulle. Mais ce n’est pas douloureux du tout ! C’est même totalement jubilatoire de faire vivre tout ça. Car je sais qu’en partageant cette vie de Clara Haskil avec le public, cela va me faire du bien, et vous faire du bien.

En quoi vous retrouvez-vous en Clara Haskil ?

Il y a eu, dans sa vie, beaucoup de solitude et je partage cela avec elle. De même que je comprends tellement bien ce que sont les débuts précoces… J’ai débuté dans la mode à l’âge de 15 ans, et je sais ce que cela représente pour un enfant d’arriver soudain dans un monde d’adultes. Et de devoir comprendre, au plus vite, leurs codes.

Théâtre du Rond-Point

2 bis, avenue Franklin Delano Roosevelt, 8e
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Avez-vous, comme elle, oublié de grandir ?

Peut-être mais cela, surtout, me permet de l’incarner ! La seule chose importante, ici, c’est d’avoir de l’empathie pour elle.

Clara Haskil a vécu de nombreux drames dans sa vie. Et parmi eux, un, qui lui fût insurmontable, c’est le trac.

Oui, elle en a été paralysée pendant de nombreuses années. Le plus beau cadeau que je puisse lui faire, c’est de justement, essayer de ne pas en avoir avant d’aller en scène. Pour elle.

Vous n’avez jamais connu le trac ?

En tout cas, je ne joue plus jamais en pensant que l’on va me juger. D’où que viennent les remarques. Je ne lis absolument aucune critique par exemple, même si elles sont bonnes. Je me refuse à jouer avec la peur, et avec le temps, j’ai appris le lâcher-prise. J’ouvre les vannes en grand, sans avoir besoin de les refermer parce que j’ai appris à les gérer. Ici, seule en scène, j’ai une liberté sans fin, mais dans le fond, je suis un cheval fou qui a besoin de cadre. Et le théâtre est aussi fait de cadre.

Comment jongle-t-on avec les horaires et la vie lorsqu’on a quatre enfants et un métier comme le vôtre ?

Vous savez, je viens d’une génération de femmes qui se sont beaucoup soumises à leur famille. Ma grand-mère, immigrée italienne, n’a jamais fait d’études. Ma mère s’est beaucoup donnée à ses enfants. Et moi, j’ai compris, grâce à elles, que je ne me sacrifierai pas. Je me devais de briser les chaînes, je l’ai fait, et j’exhorte mes filles à le faire aussi.

Avez-vous souffert, lorsque vous étiez top model, du regard des hommes sur vous ?

J’ai eu une chance énorme : celle d’avoir les armes pour me défendre, si d’aventure on voulait aller trop loin avec moi. J’ai été suffisamment solide pour développer une sorte d’instinct de survie.

Les femmes aujourd’hui, dans la mode et dans le cinéma, ont-elles réussi à reconquérir leur place ?

Le mouvement #metoo me touche énormément. Car on voit bien, maintenant, que les choses ont changé. La terre a tremblé avec ces femmes courageuses qui ont dénoncé l’insupportable. Le monde bouge, il ne sera plus jamais comme avant sur bien des points, et tant mieux. C’est en cela qu’il ne faut pas voir le monde en noir. L’important, c’est ce qui se fait et pas seulement ce que l’on subit.

La croisade laetitia casta
La croisade
Par Florence Halimi - Publié le

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