Interview

Victoria’s secret

Voilà quarante ans que Victoria Abril, comédienne d’origine espagnole aux quatre-vingt-dix films et séries, a été adoptée par la France. Les cinéphiles l’ont adorée chez Pedro Almodovar, les téléspectateurs dans Clem, où durant huit années, elle a mis à profit sa pétillante personnalité. Quant aux spectateurs, ils sont heureux de la retrouver sur les planches, silhouette gracile et cheveux rose poudré, dans Drôle de genre*, un vaudeville moderne et enlevé, où Victoria Abril s’en donne à cœur joie.


 

Victoria, comment s’est faite la rencontre avec la pièce et son auteur Jade-Rose Parker ? Est-il exact que vous cherchiez à tout prix un rôle de transgenre ?

Victoria Abril : La rencontre s’est faite grâce à Pascal Guillaume, le producteur de ma pièce précédente, Paprika, à qui j’avais confié, en 2019, mon désir d’interpréter un rôle de transsexuelle. Il m’a donné à lire Drôle de genre d’un certain J.R. Parker… J’ai d’abord imaginé que son auteur était anglophone, la quarantaine, puis au bout de ma troisième lecture dans la même soirée, totalement conquise par la pertinence du texte, j’ai demandé à rencontrer son créateur, très troublée qu’une des répliques de “mon” personnage fasse allusion à Pedro Almodovar ! Ce rôle était écrit pour moi, c’était une évidence ! Le jour du rendez-vous, fixé à mon domicile avec ce fameux Parker, j’ai vu débarquer une gamine de 27 ans, à qui j’ai demandé tout de go si J.R. était son papa et s’il garait la voiture (rires) ! Jade-Rose, la J.R. en question, donc, m’a ensuite avoué qu’elle n’avait absolument pas pensé à moi en écrivant le rôle de Carla, seul celui de Louise, la fille adoptive du couple sur scène, lui revenait d’emblée…

À l’âge de 15 ans, dans une Espagne post-Franco, et trois ans avant le premier film de Pedro Almodovar, Vicente Aranda vous propose le rôle d’un jeune garçon désireux d’accéder à sa véritable identité de fille. Que représente ce film pour vous ?

Victoria Abril : Si je suis actrice, c’est grâce à Cambio de sexo de Vicente Aranda, ressorti d’ailleurs sur les écrans français en novembre dernier. C’était mon cinquième long-métrage – j’en avais tourné quatre avant, simplement pour ne pas devenir secrétaire – mais le premier en matière de ressenti (!) Il inaugurait ma collaboration et mon amitié avec Vicente Aranda, mon maître absolu, avec lequel j’ai tourné treize films, en trente ans, jusqu’à sa mort en 2015.

Quarante-six ans plus tard, avec ce personnage de Carlos/Carla, la boucle semble bouclée, on dirait ?

Victoria Abril : Oui, j’avais envie de donner une seconde chance à José Maria, le jeune garçon dont s’est inspiré Vicente Aranda, et qui, contrairement à la fin heureuse du film, est mort des suites de son opération de transformation. Moi, j’ai gardé le souvenir de la vraie histoire, si triste, et voulais lui offrir une revanche, en quelque sorte. Comme le fait d’endosser mes pointes rouges et de danser sur quelques mesures du Lac des cygnes, au tout début de la pièce, rappelle que mon ambition première n’était pas de devenir comédienne, mais bien danseuse classique.

À un moment de votre enfance, vous avez dit avoir désiré être un garçon ?

Victoria Abril : C’est vrai qu’à l’époque, j’étais un peu garçon manqué, mais pas sexuellement parlant. Je voulais surtout avoir les mêmes droits et devoirs que les hommes ! Sous la dictature catholique de Franco, ma mère n’étant pas mariée avec mon père, nous n’avions aucune liberté. Sans mari, pas de maison, de travail, de compte en banque, de possibilité de voyager, etc.

Pensez-vous que l’humour peut mieux faire passer les messages de tolérance ?

Victoria Abril : Absolument ! Dans la période d’ultra-censure traversée par l’Espagne franquiste, un cinéaste comme Luis Garcia Berlanga et son film Le Bourreau, en 1963, reste l’un des meilleurs exemples où la question de la peine de mort est relatée de manière si pertinente. Sur un ton loufoque et léger, Drôle de genre est également un formidable appel à la tolérance. Avec l’amour et l’humour, on peut y arriver, donc en attendant la liberté et l’égalité pour chacun, fraternisons entre nous à donf ! (rires)

Bio Express

Bio Express

  • Naissance de Victoria Mérida Rojas à Madrid.
  • Tournage d’Obsession de Francisco Lara Polop, son premier film, prévu en avril, la détourne de son admission à l’école de secrétariat, en septembre : Victoria choisit donc “Abril” comme nom de scène!
  • Victoria quitte l’Espagne pour venir à Paris... par amour.
  • Avec Attache-moi, elle devient la muse de Pedro Almodovar avec lequel elle enchaînera deux autres films, Talons Aiguilles et Kika, qui la consacrent internationalement.
  • Gazon Maudit de et avec Josiane Balasko lui vaut un succès populaire inaltéré.
  • Trente-deux ans après ses premiers pas au théâtre (en France) au côté de Gérard Jugnot (Nuit d’ivresse), Victoria joue dans Paprika de Pierre Palmade.
  • La série star de TF1, Demain nous appartient, lui crée un rôle sur mesure.

Votre rôle est plutôt très physique, comment l’avez-vous appréhendé et comment récupérez-vous après cette véritable performance ?

Victoria Abril : En effet, c’est une tragicomédie interactive et thérapeutique : plus nous souffrons sur scène, plus le public rit dans la salle ! Je perds deux kilos chaque semaine que j’essaye de regagner en prenant quatre repas légers par jour et en dormant dix heures par nuit histoire de recharger les batteries…

La pièce se termine par une fin plutôt ouverte – mais pour vous, cette histoire finit-elle bien ou mal ?

Victoria Abril : Elle démarre et se termine avec la Mort du cygne, donc, une fin pas vraiment heureuse. Sauf que dans un épilogue rétroactif inattendu, vient se poser la question de savoir si toute vérité est bonne à dire…

On vous a moins vu à l’écran ces dernières années, faites- vous partie de ces actrices qui déplorent la différence de traitement réservée aux femmes par rapport aux hommes ?

Victoria Abril : Il est vrai qu’à compter de la quarantaine, les actrices se voient offrir moins de rôles intéressants. Du coup, cette décennie-là, je l’ai passée à chanter mes deux albums (l’un consacré à la bossa-nova de son enfance, l’autre dédié à des classiques de la chanson française aux couleurs flamencos, N.D.L.R) dans le monde entier, car la musique est un espéranto que tout le monde comprend! L’accueil du public a fait de moi la femme la plus heureuse de l’hémisphère nord ! À la cinquantaine, les meilleures propositions sont venues de la télévision, dont la série Clem qui m’a occupée dix ans. À soixante ans, sortant de deux années de restrictions sanitaires, il me semble que le théâtre est redevenu un grand espace de liberté que les gens apprécient tout particulière- ment : ça n’est sans doute pas un hasard si Drôle de genre vient d’attaquer sa deuxième année de représentations à Paris !

En Espagne, vous êtes plutôt perçue comme une actrice dramatique…

Victoria Abril : C’est vrai ! J’y ai principalement tourné des drames, jusqu’à la trentaine, alors que je suis devenue célèbre en France grâce aux comédies.

Envisagez-vous de reprendre, un jour, votre carrière de chanteuse ?

Victoria Abril : Mais oui ! J’aimerais beaucoup trouver le courage de chan- ter mes propres compositions, inspirées de carnets de voyage que je tiens depuis une vingtaine d’années. J’ai même déjà le titre de l’album : Interlocal ! “Inter” parce que les chansons sont écrites en plusieurs langues, au gré des pays dans lesquels je tournais, et “local” car elles sont des instantanés de ma vie, mes amours, désamours…

Diriez-vous que vous êtes la plus Espagnole des Parisiennes ou la plus Parisienne des Espagnoles ?

Victoria Abril : Étant donné que je vis en France depuis quarante et un ans, je dirai la plus Parisienne des Espagnoles.

* De Jade-Rose Parker et mise en scène par Jérémie Lippmann, jusqu’au 13 mai, au théâtre Antoine. 14, boulevard de Strasbourg, 10e, puis en tournée de septembre à décembre 2023.

Les adresses de Victoria

Les adresses de Victoria

  • Ce couturier libanais, dont la boutique est installée dans un ancien théâtre, m’habille depuis dix ans ! 38, boulevard Raspail, 7e.
  • Cette petite adresse de quartier est très réputée car la cuisine y est aussi bonne qu’en Corée... 22, rue Frémicourt, 15e.
  • Quand j’ai le temps, j’aime beaucoup y faire mes emplettes le mercredi et le dimanche. Boulevard de Grenelle, 15e.
  • L’un de mes préférés à Paris. 37, quai Jacques Chirac, 7e.
  • Je porte Mûre et Musc depuis mon arrivée à Paris, en 1982 ! Je l’avais senti sur une fille croisée au Café de la Gare... J’ai essayé d’en changer mais je n’ai jamais réussi.
Par Mireille Sartore - Publié le

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