Paris Photo Le monde en images
Sophie Zénon, Épervière de Bauhin (L’Herbe aux yeux bleus, 2021-2024).
Agnès Varda, Un ange passe (Christine d’Allens), décembre 1955, Galerie Nathalie Obadia.
Le Bicentenaire de la photographie donne le tempo, sans nostalgie. Dès l’entrée, Thomas Ruff frappe fort avec une installation monumentale de 36 mètres réunissant plus de quarante ans de recherches. De l’argentique aux simulations numériques, l’artiste allemand démonte et réinvente sans cesse notre manière de regarder.
Plus loin, retour aux origines avec Daguerre, Fox Talbot, Anna Atkins ou Bruce Weber, tandis qu’Isabelle Le Minh ausculte avec subtilité la mémoire et les limites du médium. Deux siècles se télescopent.
Dans la nef, les grands noms côtoient les découvertes. On retrouve les nuits secrètes de Miguel Angel Rojas dans les cinémas de Bogota, les images de Stanley Kubrick photographe dans les années 1950, Kati Horna, William Klein, Malick Sidibé, Martin Parr, Agnès Varda, mais aussi la très contemporaine Nadine Ijewere. Autant de regards, de corps et de fragments d’histoires qui rappellent que la photographie reste d’abord une affaire de désir, de mémoire et de présence.
À ne pas manquer, Voices, sans doute l’un des espaces les plus sensibles de cette édition. Spandita Malik, artiste indienne installée à New York, y réunit photographie et broderie. En collaboration avec des femmes en Inde, elle interroge les violences de genre et les droits des femmes, tout en cherchant à décoloniser le regard porté sur la photographie documentaire.
Dans New Archeologies, Sebastian Stadler mêle photographie et intelligence artificielle. L’IA réinvente mires, échelles et grilles scientifiques, devenues inutilisables. Entre abstraction et nature, l’artiste questionne notre désir de mesurer, contrôler et ordonner un monde chaotique. Ici, photographier devient une manière de retenir le monde au moment même où il nous échappe.
À l’opposé – ou peut-être dans son prolongement –, le secteur Digital regarde vers demain. Photoshop, réseaux sociaux, reconnaissance faciale, selfies, IA ont bouleversé notre rapport au réel. L’image n’est plus seulement capturée. Elle est calculée, manipulée, partagée, reconstruite. Douze galeries et plateformes explorent cette nouvelle grammaire visuelle et les frontières désormais poreuses entre l’œil et la machine.
Il faut aussi monter au premier étage pour Émergence, formidable laboratoire de vingt jeunes propositions internationales. Parmi elles, Randa Mirza évoque les destructions au Sud-Liban en mêlant photographie, poésie et calligraphie. Agnes Essonti Luque questionne le pillage colonial et la restitution. Dev Dhunsi croise récits diasporiques, archives, mythes et textile. Une génération qui n’hésite plus à faire sortir la photographie de son cadre.
Enfin, le Centre Pompidou déploie Révéler, une centaine d’œuvres d’une trentaine d’artistes, tandis que le parcours Elles × Paris Photo, confié à Aldeide Delgado, poursuit son indispensable mise en lumière des femmes photographes. Elles représentent cette année 38 % des artistes de la foire, contre 20 % en 2018.
Parmi les photographes d’aujourd’hui, saluons Sophie Zénon, lauréate du Prix de photographie Marc Ladreit de Lacharrière – Académie des beaux-arts 2026 pour Odyssée Végétale, qui explore le temps, la présence dans l’absence et la fragilité de nos existences, humaines comme végétales. Mémoire, exil, appartenance et identité traversent ses photographies, livres, vidéos et installations, toujours magnifiques, sensibles et érudites. Paris
Photo 2026 ne célèbre donc pas simplement deux siècles d’images. La foire montre surtout combien la photographie sait encore muter, troubler, séduire et résister.
Bert Stern, Marilyn Monroe: From «The Last Sitting» (Crucifix II), 1962, Bert Stern Trust.
La nature, mais jamais comme on l’attend. Lauréat du Prix Maison Ruinart 2026, Philippe Jarrigeon dévoile à Paris Photo Le Vrai du Faux, une plongée délicieusement étrange en Champagne.
Depuis huit éditions, le Prix accompagne un photographe de la section Émergence de Paris Photo et lui donne les moyens d’imaginer un projet inédit, nourri par sa rencontre avec l’univers et le territoire de la Maison. Une façon de soutenir la création tout en faisant naître de nouveaux regards.
Au cœur du récit, les Faux de Verzy, hêtres tortueux aux silhouettes presque surnaturelles, deviennent des créatures habitées, semblant briller de l’intérieur. Autour d’eux surgissent coquillages d’une mer disparue, bouquets, éclats lumineux et formes ambiguës. Le végétal flirte avec l’animal, l’objet avec l’humain, le réel avec la fiction.
Nourri par la mode, le design et la culture visuelle, Jarrigeon compose des images sophistiquées, décalées, volontiers ironiques. Ici, la Champagne devient un territoire mental où mémoire, métamorphoses et fantasmes s’entremêlent. Une nature chic, bizarre et magnétique.
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